En Grèce, le grand désarroi des retraités

Les syndicats se mobilisent mercredi contre les nouvelles mesures d’austérité et une énième réforme des retraites.

LE MONDE ECONOMIE | 16.05.2017 à 10h59 • Mis à jour le 17.05.2017 à 06h42 | Par Marina Rafenberg (Athènes, intérim)

« Notre futur est incertain. Chaque année, de nouvelles baisses des pensions de retraites et de nouveaux impôts nous tombent dessus. Nous ne savons pas combien de temps nous allons encore pouvoir vivre sur nos économies », constate, amer, Costas Theodorakopoulos, 70 ans.

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La Grèce et ses créanciers – Banque centrale européenne (BCE), Mécanisme européen de stabilité (MES) et Fonds monétaire international (FMI) – ont conclu, le 7 avril à Malte, un accord prévoyant de réduire les dépenses du pays de l’équivalent de 2 % du produit intérieur brut (PIB) entre 2019 et 2020. Il s’agit de réaliser plus de 3,6 milliards d’euros d’économies.

Pour protester contre ce nouveau train d’austérité, les syndicats du privé et du public ont appelé à une grève générale de 24 heures mercredi 17 mai. Car pour tenir cet objectif d’économies, le Parlement grec doit voter, jeudi, une énième réforme des retraites : la quatorzième depuis 2010.

La pension moyenne a chuté de 40 % depuis 2010

« Pour nos dirigeants, il est plus facile de couper dans nos pensions que de trouver de l’argent en luttant contre la corruption et l’évasion fiscale ! Mais, les retraités ne doivent pas être les sacrifiés de cette crise économique, il faut que le gouvernement fasse des économies ailleurs ! », déclare M. Theodorakopoulos, qui tenait jusqu’à ses 68 ans une pépinière à Egaleo, dans la banlieue est d’Athènes.

Après quarante-quatre années de cotisations, il devrait percevoir une retraite de 900 euros par mois, mais il est toujours dans l’attente de la liquidation de son dossier pour pouvoir commencer à toucher pleinement sa pension. « Seule une avance de 500 euros par mois m’est allouée pour le moment », explique-t-il, excédé par les retards pris par l’administration.

Selon les chiffres officiels fournis par le ministère grec des finances, dans sa base de données Helios, la pension moyenne en Grèce s’élève à 833 euros ; un montant qui a chuté de près de 40 % depuis 2010. L’épouse de M. Theodorakopoulos, Eleni, fonctionnaire à la retraite depuis sept ans, a vu sa pension fondre de 1 200 euros par mois à 850 euros.

« J’ai l’impression d’avoir été floué ! »

« Nous faisons des économies sur l’essence, le chauffage, les sorties, les vacances… Mais nous devons tout de même aider notre fille de 30 ans, au chômage depuis plus d’un an et sans allocation ! », raconte l’ancien pépiniériste.

En Grèce, où 24 % de la population active et près d’un jeune de moins de 30 ans sur deux sont sans emploi, la moitié des ménages compte sur la retraite de leurs parents ou grands-parents pour vivre, selon Savvas Robolis, professeur à l’université d’Athènes Panteion, spécialisé sur les questions de sécurité sociale.

Konstantinos Lionas, 72 ans, aide lui aussi son fils, qui, après la faillite de son entreprise, doit éponger des dettes importantes. « En sept ans, ma retraite de commerçant est passée de 1 660 euros à 1 080 euros. Et je ne suis pas le plus mal loti. Comme je suis propriétaire, au moins je ne crains pas de me faire expulser de mon logement. Mais je trouve aberrant de devoir subir encore une nouvelle baisse de mes revenus dans les années à venir comme le prévoit le dernier accord signé par le gouvernement avec les créanciers… J’ai travaillé toute ma vie depuis mes 12 ans, cotisé pour profiter de mes vieux jours, j’ai l’impression d’avoir été floué ! », s’exclame cet Athénien en colère.

D’après l’association Réseau principal des retraités, les nouvelles mesures, qui doivent être votées par le Parlement jeudi, prévoient la diminution en moyenne de 18 % du montant des pensions pour près d’un million de retraités.

« Nous nous enfonçons dans la misère »

En mai 2016, le gouvernement du premier ministre Alexis Tsipras avait déjà passé une réforme de retraites contestée. Cette loi prévoit de repousser l’âge du départ de 62 à 67 ans d’ici à 2022 ; les cotisations sociales pour les professions libérales, les indépendants et les autoentrepreneurs ont été augmentées considérablement et l’allocation de solidarité EKAS pour les retraites inférieures à 700 euros doit être progressivement supprimée d’ici à 2019.

A 95 ans, Christos Papazoglou, pâtissier à la retraite, comptait bien sur la centaine d’euros de cette aide. « Actuellement, je ne touche que 665 euros par mois et je dois en même temps payer près de 200 euros d’eau, d’électricité, de téléphone, d’impôts… et subir en plus l’augmentation de la TVA sur tous les produits, même alimentaires », soupire le vieil homme, qui, malgré son âge avancé, compte faire le déplacement depuis sa Crète natale pour participer à la manifestation contre les nouvelles mesures d’austérité.

« Il faut continuer à se mobiliser, nous nous enfonçons dans la misère. J’ai connu la guerre et je ne pensais pas un jour revivre des situations d’appauvrissement comme celle que nous vivons aujourd’hui ! », soutient M. Papazoglou, qui fait des économies sur tout. « Imaginez-vous qu’il m’arrive de m’éclairer à la bougie certains soirs ! », lance-t-il.

« Nos retraites ne servent qu’à survivre ! »

Pour Olga Lappas, 82 ans, impossible de protester mercredi. Sa santé l’en empêche. « Honnêtement, nous ne suivons même plus les baisses de retraite, mais de mois en mois ça devient de plus en plus difficile », note cette ancienne assistante sociale, qui vit dans la banlieue nord d’Athènes et dont la pension a été réduite de 30 % depuis le début de la crise.

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« Nous avons diminué toutes nos dépenses, mais pas celles indispensables à notre santé. Les rendez-vous chez les médecins, les déplacements en taxi, les médicaments, tout cela n’est pas pris en charge par la sécurité sociale. Nous sommes obligés d’aller dans le privé car sinon il faut attendre des mois pour obtenir un rendez-vous. Quant à la personne qui vient nous aider à domicile, nous la payons de notre poche faute d’aide de l’Etat », explique-t-elle avant d’arriver à ce triste constat : « Actuellement, nos retraites ne servent qu’à survivre ! »
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GRÈCE : DÉBORDÉS ET PLUS PAYÉS, LES SERVICES D’ASILE SONT EN GRÈVE

| De notre correspondante à Athènes | jeudi 6 avril 2017

Les contractuels des services d’asile grecs, embauchés après la fermeture de la « route des Balkans », se sont mis en grève. Ces derniers ne sont plus payés depuis des mois et ne peuvent pas traiter correctement les demandes des réfugiés, faute de moyens suffisants.

 

Par Marina Rafenberg

Quelque 300 employés contractuels ont été embauchés par les services d’asile grecs depuis la fermeture de la « route des Balkans ». Mais, impayés depuis plusieurs mois, ces derniers se sont mis en grève mercredi, pour 48 heures. Ils ont aussi organisé un rassemblement devant les bureaux du ministre de l’Immigration, Ioannis Mouzalas, qui a reçu leurs représentants.

Une soixantaine de contractuels n’ont pas été payés depuis novembre et près de 260 depuis janvier-février. Les demandeurs d’asile qui avaient rendez-vous ces derniers jours pour que leurs cas soient étudiés se sont donc retrouvés en face d’effectifs réduits et les entretiens ont parfois été reportés de plusieurs mois.

Ahmad, un Syrien de 26 ans arrivé sur les côtes grecques avant la mise en œuvre de l’accord UE-Turquie le 20 mars 2016, a demandé l’asile en Grèce en septembre dernier et obtenu un entretien le 4 avril. Mardi, à 14h, une employée lui a appris qu’il n’y avait pas de traducteur disponible. Ahmad a rétorqué qu’il pouvait parler en anglais et ne souhaitait pas disposer de son droit à un traducteur. Mais il va falloir qu’il revienne le 11 août prochain pour son entretien. Légalement, la Grèce doit étudier dans un délai de neuf mois maximum les demandes d’asile des réfugiés arrivés dans le pays.

« Les services d’asile manquent de personnels et surtout de traducteurs, ce n’est pas si évident de trouver des personnes qualifiées parlant bien grec et arabe », concède-t-on au ministère de l’Immigration. « Nous avons embauché des gens récemment, mais pas encore assez. Il y a des mois, l’EASO, le Bureau européen d’appui en matière d’asile, avait promis de nous envoyer des renforts, mais nous les attendons toujours. »

Lors de la mise en place de l’accord UE-Turquie, les pays européens avaient promis de soutenir la Grèce, notamment dans les îles, pour aider le pays à traiter les demandes d’asile au plus vite. Selon la Commission européenne, 4000 spécialistes, parmi lesquels des traducteurs, devaient être déployés. Dans les faits, seul un quart d’entre eux sont arrivés.

GRÈCE : AVEC LA CRISE, LES HÉRITIERS PRÉFÈRENT RENONCER AUX SUCCESSIONS

| De notre correspondante à Athènes | samedi 15 avril 2017

Quand on accepte un héritage, on prend l’actif et le passif : en Grèce, les successions comprennent bien souvent des dettes non réglées aux banques, au fisc ou à la Compagnie d’électricité. Les héritiers se méfient aussi du nouvel impôt foncier imposé par les créanciers du pays. Du coup, beaucoup préfèrent renoncer aux successions.

 

Par Marina Rafenberg

D’après le Syndicat des notaires grecs, les héritiers sont de moins moins nombreux à pouvoir assurer les frais de succession d’un parent décédé. Les plus pauvres ne peuvent pas payer l’impôt foncier (Enfia) exigé par les créanciers du pays depuis 2012 et qui a commencé à être effectivement prélevé en 2014. L’une de ces méthodes consiste à faire passer l’héritage à la génération suivante. Par exemple, un fils se démet de son héritage au profit de son propre fils. Une façon d’éviter de nouveaux frais à payer à la seconde succession. Cette tactique permet aussi de diminuer l’impôt sur la fortune de l’héritier.

Autre problème que remarquent les notaires : lorsqu’il y a plusieurs héritiers pour une propriété, ces derniers préfèrent bien souvent renoncer à l’héritage pour ne pas avoir à payer de frais, surtout si le bien ne représente pas un grand intérêt économique.

Avec la crise, de nombreux héritages comprennent aussi les dettes que parents et grands-parents ont accumulées. Il est donc de plus en plus fréquent de voir des personnes refuser des héritages pour ne pas avoir à rembourser des sommes importantes auprès des banques, du fisc, des compagnies d’eau et d’électricité.

Or, si ni les enfants, ni les petits-enfants, ni les cousins germains n’acceptent l’héritage, le bien revient automatiquement à l’État. Il arrive parfois que dix personnes d’affilée refusent l’héritage. Pourtant, les droits de succession ne sont pas très élevés en Grèce, surtout en comparaison avec d’autres pays européens : pour une succession d’une valeur de 500 000 euros, les frais s’élèvent à 11 500 euros pour des parents du premier degré (enfants, parents) et à 63 500 euros pour le second degré (frère, sœur, cousins).

With art and sport, young refugees build new lives in Greece

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ATHENS (AFP) –

Jawad Ahmadi, an 18-year-old Afghan, reached the island of Lesbos a year ago with his older brother and cousin, believing Greece would be just a temporary stop on his way to Germany.

But just as he arrived, Europe’s borders were shut, leaving him stuck in Greece and curtailing his European dream.

“For eight months, every day, I woke up without knowing what I was going to do that day,” Ahmadi says. “I was going crazy.”

But four months ago, Ahmadi made his way to the Athens offices of the Greek Forum of Migrants and began Greek language lessons.

Now, in addition to the language classes, he is preparing for a football tournament, part of an effort by aid groups to help young refugees find a place in their new home.

“I decided to take charge and start building my future. I want to study computers and keep playing football, my passion,” says Ahmadi.

“In the end, it’s probably a good thing that I stayed in Greece. Here, the government doesn’t give any help to refugees: You have to work harder than in Germany, where refugees are pampered.”

With the support of Mercy Corps, the US-based humanitarian group, Ahmadi has formed his own football team. It competes in a tournament launched by the group in January for teams composed of refugees as well as volunteers from Greece, Spain and other European countries.

“We’ve noticed that a lot of activities were being offered for children, but there were few for teenagers and young adults,” says Mercy Corps’ Monica Rabii.

“But they are very nervous because they don’t know what their future holds.”

“That’s why, thanks to donations from large international companies, we decided to finance projects for young refugees, in partnership with local players.”

– ‘Like a normal citizen’ –

For Ahmadi, the tournament is the best way for migrants to mix with Greeks and other Europeans, “and to show that refugees are just like any other youths”.

Each morning he leaves a camp in Oinofita, an industrial zone about an hour north of Athens, to attend his language classes and football practice.

“I only come back to the camp to sleep,” he says. “I feel more and more like a normal citizen, and less like a migrant stuck in Greece,” he said.

Iman al-Bohtori, a 22-year-old Syrian who also arrived last March, is also looking forward to recovering “a normal life”.

She is hoping to be allowed to join family members in Sweden, where her sister recently went to be with her husband and their brother.

“When my sister left, I was very depressed, I felt paralysed,” says Bohtori, who has an economics degree from the University of Damascus.

But after meeting a worker at Mercy Corps, she began attending activities organised by Melissa, an association that helps migrant women by putting them in touch with former refugees.

There, she plays the guitar and makes origami, activities that help her to “stay positive, and not think about the past or the uncertainties of the future.”

Melissa recently held a sculpture class where participants began by carving dolls out of potatoes — eliciting peals of laughter around the room.

“It is meant for every single one of them to feel some worth, to create, to have creativity, to not just sit and wait,” said Brumilda Mustafa Guda, an Albanian artist who led the class.

For Zozen Daoud, a 26-year-old Syrian mother of two, the class offers a chance to “relax, and forget that I’m stuck in Greece with no job and far from the ones I love”.

“I spent eight months at Idomeni,” a migrant camp on the closed border with Macedonia, “where I only thought about my survival,” she said.

“Now, even if Greece wasn’t my first choice, I have to think about settling here, learning the language and finding a job.”

by Marina RAFENBERG

Bloqués en Grèce, des réfugiés se reconstruisent par l’art et le sport

REPORTAGE 

“Je ne reviens au camp que pour dormir, je me sens de plus en plus comme un citoyen normal”.

AFP/ Marina RAFENBERG. Publié le 27/03/2017.

“Pendant huit mois, chaque jour, je me réveillais sans savoir ce que j’allais faire de ma journée, je devenais fou”, raconte Jawad Ahmadi. Aujourd’hui, il apprend le grec et s’occupe d’un tournoi de football à Athènes.

Jawad, 18 ans, Afghan de Kaboul, pensait que la Grèce ne serait qu’une étape sur la route de l’Allemagne. Mais lorsqu’il débarque sur l’île de Lesbos le 5 mars 2016, avec son frère aîné et son cousin, les frontières du nord du pays viennent de se refermer, ruinant son rêve.
Un an plus tard, après des mois difficiles, Jawad a surmonté sa déception. “Finalement, ce n’est peut-être pas plus mal que je sois resté en Grèce. Ici, l’Etat ne donne pas d’aides aux réfugiés. Tu es obligé de faire plus d’efforts qu’en Allemagne où les réfugiés sont choyés”, croit-il savoir.
Il y a quatre mois, il s’est donc rendu dans les locaux du Forum grec pour les migrants à Athènes pour suivre ses premiers cours de grec. “Je me suis pris en main pour construire peu à peu mon avenir. Je veux étudier l’informatique et continuer le football, ma passion”, souligne-t-il.

Pour cela, il bénéficie du soutien d’une ONG, Mercy Corps, qui l’a aidé à monter son équipe, et depuis janvier à mettre en place un tournoi où s’affrontent différentes équipes composées de joueurs réfugiés, grecs mais aussi italiens et espagnols notamment.
“Nous avions remarqué que beaucoup d’activités étaient proposées aux enfants mais peu aux adolescents et jeunes adultes. Pourtant, ils sont très angoissés car ils ne savent pas à quoi va ressembler leur avenir”, explique Monica Rabii, de Mercy Corps. “C’est ainsi que grâce à des fonds venant de grandes entreprises internationales,nous avons décidé de financer les projets qu’avaient certains jeunes réfugiés, en partenariat avec des acteurs locaux”, poursuit-elle.

Pour Jawad, le tournoi de foot est le meilleur moyen “de faire se rencontrer des Européens, des Grecs et des réfugiés, et de montrer que les réfugiés sont des jeunes comme les autres, avec les mêmes passions”.
Chaque matin il part du camp d’Oinofita, dans une zone industrielle à une heure au nord d’Athènes, pour suivre ses cours de grec et aller à son entraînement de foot.

‘Comme un citoyen normal’

“Je ne reviens au camp que pour dormir, je me sens de plus en plus comme un citoyen normal et plus comme un migrant coincé en Grèce”, se réjouit-il.

A Athènes, dans le centre Melissa qui coopère avec Mercy Corps, Iman Al Bohtori, une Syrienne de 22 ans, aspire aussi à reprendre une “vie normale”. Arrivée elle aussi en mars 2016, elle attend un hypothétique regroupement familial en Suède. Sa soeur a pu y rejoindre son mari et leur frère il y a quelques semaines.
“Quand ma soeur est partie, j’étais très déprimée, je me sentais paralysée”, raconte cette diplômée en économie de l’université de Damas. Mais elle finit par écouter une personne rencontrée à Mercy Corps, qui insiste pour qu’elle vienne “participer aux activités ou juste papoter”. Elle joue de la guitare, fait des origamis, pour “aller de l’avant, rester positive, ne pas penser au passé ni à l’incertitude de l’avenir”.

A Melissa, association qui vient en aide aux femmes réfugiées en incitant les migrants d’hier à dialoguer avec les nouveaux arrivants grâce aux arts, le cours de sculpture prodigué par une artiste albanaise provoque des éclats de rire. Les participantes doivent fabriquer une poupée à partir d’une pomme de terre. “Je me détends, j’oublie que je suis bloquée en Grèce sans travail et loin de ceux que j’aime”, commente Zozen Daoud, une Syrienne de 26 ans.
“J’ai passé huit mois à Idomeni (à la frontière fermée avec la Macédoine), où je ne pensais qu’à ma survie, confie cette mère de deux enfants. Désormais, même si la Grèce n’était pas mon premier choix, je dois penser à m’y intégrer, apprendre la langue, trouver un travail”.

En Grèce, le cri de colère des réfugiés et des ONG contre l’accord UE-Turquie

LE MONDE | 20.03.2017 à 10h44 • Mis à jour le 20.03.2017 à 14h43

Par Marina Rafenberg (Athènes, intérim)

« Je ne m’attendais pas à être traité comme un prisonnier en arrivant en Europe, dit en soupirant Eyad, 41 ans, arrivé le 11 novembre sur l’île de Lesbos. J’ai fui la guerre en Syrie, j’ai été torturé en prison par le régime d’Assad pour mes opinions politiques. Je pensais qu’en arrivant en Europe, je serais protégé, mais j’ai été détenu comme un criminel pendant deux mois à Lesbos avant d’obtenir ma carte de demandeur d’asile. » Depuis la mise en place de l’accord entre Ankara et l’Union européenne, le 20 mars 2016, tout migrant arrivé en Grèce depuis les côtes turques doit être renvoyé en Turquie après étude de sa demande d’asile.

Si la Turquie est jugée comme étant un « pays sûr » pour le demandeur, il ne pourra alors pas rester en Grèce. Depuis un an, 851 migrants ont été renvoyés en Turquie selon les derniers chiffres de la police grecque, soit parce qu’il ne s’agissait pas de personnes pouvant prétendre au statut de demandeur d’asile mais de migrants économiques, soit parce qu’ils optaient pour un retour volontaire, souvent désespérés à force de rester dans les camps des îles grecques dans des conditions déplorables. Aucun Syrien n’a jusque-là officiellement été forcé à retourner en Turquie.

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Mais d’ici à quelques jours, le Conseil d’Etat grec pourrait prendre une décision qui fera jurisprudence. En effet, deux demandeurs d’asile syriens arrivés après le 20 mars 2016 ont fait appel pour ne pas être renvoyés en Turquie et ont été entendus par la justice grecque le 10 mars. « Si le Conseil d’Etat rejetait l’appel, cela pourrait ouvrir la voie à des renvois massifs de demandeurs d’asile en Turquie », explique Human Rights Watch dans un rapport publié le 15 mars.

« Après toutes les épreuves que nous avons traversées, ils veulent nous renvoyer en Turquie… »

Salim est arrivé le 20 mars 2016 sur l’île grecque de Chios, le jour même de l’entrée en vigueur de l’accord. « Je n’ai même pas eu le temps de marcher quelques mètres sur la terre ferme que la police m’a arrêté et m’a emmené dans un camp fermé, où je suis resté pendant vingt jours sans pouvoir sortir », explique Salim. Après avoir été envoyé sur l’île de Léros, « dans un camp surpeuplé où nous étions douze par conteneur, sans avoir aucune intimité », Salim a fini par obtenir sa carte de demandeur d’asile après deux mois et demi d’attente et a pu être transféré à Athènes, car considéré comme un cas « vulnérable ». Il a subi une opération chirurgicale au torse il y a quelques semaines.

Mais le jeune homme de 25 ans a eu le 14 octobre 2016 une mauvaise nouvelle : sa demande d’asile en Grèce a été rejetée en première instance. D’ici à une semaine il devrait avoir la réponse de son appel. « Après toutes les épreuves que nous avons traversées, ils veulent nous renvoyer en Turquie… Je ne compte pas attendre mon retour forcé bien sagement. Si j’avais l’opportunité et l’argent dans les jours à venir, je prendrais le chemin du nord de l’Europe avec un passeur ou même sans », s’exclame Salim.

« DÉPRESSIONS ET STRESS AIGU »

Un an après l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, près de 62 400 migrants seraient toujours bloqués en Grèce, d’après les chiffres du gouvernement grec. C’est à Léros, Cos, Chios, Samos, Lesbos, les cinq centres d’identification et d’enregistrements des migrants dits « hot spots », que la situation est la plus critique. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ces cinq îles peuvent accueillir jusqu’à 8 759 personnes, alors que 14 000 demandeurs d’asile s’y trouveraient actuellement.

« A Lesbos, le camp de Moria est en surchauffe. Les conditions sont difficiles. Cet hiver, nous avons vu notamment des tentes non chauffées abriter des familles, trois personnes sont également mortes dans ce centre… », rappelle Efi Latsoudi qui, depuis 2012, gère à Lesbos un centre pour les réfugiés les plus vulnérables arrivés sur l’île (femmes enceintes, jeunes enfants, handicapés) et qui a été récompensée en 2016 par le prix Nansen pour les réfugiés décerné par le HCR. « Nous observons de plus en plus de cas de dépression et de stress aigu chez les réfugiés. Ils ont peur d’être renvoyés en Turquie. Certains sont depuis un an dans les camps sans savoir ce qu’ils vont devenir… », expose-t-elle.

Selon Médecins sans frontières, les automutilations et tentatives de suicide sont en « nette augmentation ». D’après le rapport de l’organisation non gouvernementle (ONG), à Lesbos les psychologues ont reçu ces derniers mois trois fois plus de patients souffrant de stress post-traumatique.

DES CONDITIONS « DÉGRADANTES »

A Lesbos, Efi Latsoudi s’inquiète également du « manque de transparence et de visibilité sur ce qu’il se passe dans les centres de détention », où sont détenus les migrants le temps que leurs demandes d’asile soient étudiées. « Un Syrien est ainsi détenu depuis six mois, dans des conditions qui nous sont inconnues puisque nous n’avons pas accès au site… », ajoute-t-elle.

Lors d’une visite à Lesbos jeudi 16 mars, le commissaire européen chargé des migrations, Dimitris Avramopoulos, a qualifié l’accord Turquie-UE de « succès », assurant qu’il avait permis de réduire le nombre d’arrivées en Grèce, qui seraient passées « de quelque 10 000 (…) par jour il y a un an à une cinquantaine en moyenne ».

Au contraire pour les ONG et les associations, comme Amnesty International, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), Human Rights Watch, Médecins sans frontières, Solidarity Now, le Conseil des réfugiés grec, et l’Union des droits de l’homme grecque, c’est un échec. Ce pacte « mine les valeurs européennes des droits de l’homme et de la dignité », viole le droit international de l’asile, et crée des conditions « dégradantes » pour les migrants bloqués sur les îles grecques, tout en favorisant les affaires des passeurs, ont-elles déclaré lors d’une conférence de presse jeudi, quelques jours avant le premier anniversaire de l’accord.

Colis piégé au FMI : qui se cache derrière la Conspiration des cellules de feu ?

Soupçonnée d’avoir expédié un explosif au FMI, l’organisation est responsable de plus de 250 attaques.

LE MONDE | 17.03.2017 à 17h46 • Mis à jour le 17.03.2017 à 20h48 | Par Marina Rafenberg (Athènes, intérim)

La Conspiration des cellules de feu, groupe anarchiste qui a revendiqué, jeudi 16 mars, l’envoi d’un colis piégé, la veille, au ministère des finances allemand, serait, d’après les enquêteurs, également à l’origine de l’incident survenu le même jour à Paris au siège du FMI, au cours duquel une employée a été blessée au visage et aux mains. En effet, les mêmes méthodes ont été utilisées et rappellent les tactiques de la mouvance anarchiste grecque.

En Allemagne, le paquet qui comportait un livre où était caché l’explosif avait été envoyé sous le nom d’un ancien ministre du parti Nouvelle-Démocratie (ND, droite), Adonis Georgiadis, issu de l’extrême droite et honni de l’extrême gauche grecque. Le colis parisien avait, lui aussi, été expédié sous le nom d’un porte-parole du parti de droite, d’après Nikos Toskas, le ministre adjoint à la protection civile grec.

La Conspiration des cellules de feu est bien connue des autorités et de la police grecques. Elle est en effet responsable, depuis sa création, de plus de 250 attaques contre diverses institutions, magistrats. « C’est l’un des groupuscules anarchistes les plus dangereux qui opèrent actuellement en Grèce, même si, contrairement [à l’Organisation révolutionnaire] du 17-Novembre, qui a tué 23 personnes entre 1973 et 2002, il n’a jamais fait de victimes graves », explique Vassilis Lambropoulos, journaliste au quotidien To Vima et spécialiste du terrorisme d’extrême gauche.

Cibles privilégiées des organisations anarchistes

« En Grèce, nous sommes habitués aux actions ponctuelles de groupuscules anarchistes qui, d’ordinaire, placent des explosifs ou envoient des colis piégés chez des députés ou des magistrats, dans des banques. Mais ils avertissent en général en amont la police pour ne pas faire de victimes, souligne Mary Bossi, professeure de sécurité internationale à l’université du Pirée et autrice de plusieurs ouvrages sur le terrorisme en Grèce. Cependant, la Conspiration a déjà dit dans plusieurs communiqués qu’elle pouvait s’en prendre à la population. Dans sa rhétorique, si les citoyens restent sur leur chaise et ne participent pas au combat, ils sont complices du pouvoir et peuvent donc être touchés par leurs actions. »

Les cibles de la Conspiration des cellules de feu sont assez classiques : banques, casernes militaires, députés, magistrats. Dans la revendication de l’attaque contre le ministère des finances allemand, publié sur le site d’information alternatif Indymedia, l’organisation soutient avoir agi dans le cadre d’un plan Nemesis (« justice », en grec).

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« Nous continuons avec passion et conviction notre combat contre les institutions, les lieux et les visages du pouvoir », est-il expliqué dans un communiqué. L’Allemagne et le FMI sont jugés responsables par une grande partie de la population grecque des mesures d’austérité qui s’abattent sur son pays depuis six ans et sont donc des cibles privilégiées pour les organisations anarchistes et anticapitalistes.

« La crise économique et sociale a renforcé le mouvement anarchiste grec. La défiance envers les politiques et l’Etat grandit, les institutions internationales qui imposent au pays la rigueur sont de plus en plus mal vues par la population », confirme M. Lambropoulos. Une analyse que partage Mme Bossi : « La crise économique pousse de nombreux jeunes à rejeter le système démocratique actuel et ils peuvent se retrouver dans ces mouvements contre l’Etat, contre le capitalisme. » En visant le siège du FMI à Paris, « la Conspiration vise à se faire reconnaître internationalement et a suscité de nouvelles collaborations à l’étranger avec des organisations anarchistes. Elle dispose déjà de liens étroits avec les anarchistes italiens de la Fédération anarchiste informelle », commente la chercheuse.

Une organisation née en 2008

Mais la création du groupuscule anarchiste remonte à avant le début de la crise, en janvier 2008, quelques semaines après l’assassinat, par des policiers, d’Alexis Grigoropoulos, un jeune adolescent. Le quartier d’Exarcheia, à Athènes, terreau de l’anarchisme grec, s’était alors embrasé pendant plusieurs semaines. A la suite de cette révolte urbaine, plusieurs organisations telles que la Conspiration des cellules de feu avaient vu le jour.

En 2009, la Conspiration s’en était prise à la résidence d’un procureur puis au tribunal de Thessalonique, dans le nord de la Grèce. L’organisation avait aussi perpétré une vague d’attentats en Grèce contre des banques et des concessionnaires de voitures de luxe. Le 3 novembre 2010, quatorze colis piégés – selon le même procédé que celui utilisé contre le ministre des finances allemand et le siège du FMI à Paris – avaient été envoyés à plusieurs ambassades en Grèce, mais aussi à Angela Merkel, au président Nicolas Sarkozy, au premier ministre italien Silvio Berlusconi ou à José Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne. En 2011, une dizaine de membres du groupe sont emprisonnés, et condamnés pour « participation à une organisation criminelle ».

En 2014, la Conspiration fait son grand retour avec de nouvelles recrues. Le nombre de membres actifs de l’organisation s’élève à 60, mais beaucoup sont en prison, selon Mary Bossi. En revanche, le nombre de sympathisants prêts à entrer en action pourrait atteindre 2 000 personnes. « Même si les membres de la Conspiration sont en prison, ils ont accès à Internet. Ils communiquent sur plusieurs sites du réseau anarchiste et ainsi recrutent de nouveaux membres », précise la chercheuse.

Interrogé sur la chaîne de télévision Skai, le ministre adjoint de la protection civile grec, Nikos Toskas, a assuré que l’équipement de contrôle à l’aéroport d’Athènes était « le meilleur d’Europe ». Quant au risque de nouveaux envois de colis piégés, le ministre s’est voulu rassurant : « Il n’y a pas de signe d’un nouveau paquet piégé. » Mary Bossi remarque cependant que « les derniers gouvernements grecs ont toujours considéré les actions des organisations anarchistes comme des actes de faible intensité, comme s’il s’agissait d’amateurs. Mais il faudrait peut-être qu’ils se méfient, car désormais elles se renforcent et tissent des liens importants à l’étranger ».