Grèce : de la crise économique à la crise démographique

La récession qui s’est abattue sur le pays s’accompagne d’une crise démographique sans précédent : la population vieillit et a diminué, les femmes font peu d’enfants et la jeunesse part à l’étranger.

LE MONDE ECONOMIE | 14.06.2017 à 07h08 | Par Marina Rafenberg (Athènes, intérim)

 

« Je ne veux pas élever mon enfant dans un pays où le futur est incertain. L’année dernière, j’ai perdu mon emploi, je me suis retrouvée en grande difficulté et ce n’est pas avec le salaire de mon conjoint de 800 euros par mois que nous aurions pu survivre si nous avions eu un enfant à charge… », soupire Katerina. A 34 ans, l’ancienne commerciale n’envisage pas de devenir mère.

En Grèce, d’après Médecins du monde, près d’une femme sur quatre née dans les années 1970 n’a pas d’enfant. Et le nombre de naissances n’a cessé de baisser depuis le début de la crise selon Elstat, l’Autorité grecque des statistiques : de 114 766 en 2010, elles ne s’élevaient plus qu’à 94 134 en 2013 et à 91 847 en 2015.

La population grecque diminue. Elle est passée de 11,1 millions en 2011 à 10,8 millions de personnes en 2016. « Le solde des naissances et des décès est déficitaire depuis 2011 et cette tendance va s’accentuer : le nombre de décès va augmenter car les générations qui sont nées après les années 1950, dans les années du baby-boom grec, ont désormais plus de 65 ans. Les naissances, non plus, ne vont pas augmenter car les femmes en âge de procréer ne constituent pas une grosse part de la population et le taux de fertilité reste bas », souligne Vironas Kotsamanis, professeur de démographie de l’Université de Thessalonique.

Avant la crise, le taux de fertilité grec était déjà de 1,5 et, en 2012, il a baissé à 1,3 enfant par femme, alors qu’il doit être d’au moins deux enfants par femme pour assurer le renouvellement des générations. A la maternité privée Rea, Antonia Charitou, la directrice de l’Unité néonatale, observe que « les femmes ne font qu’un enfant désormais et assez tardivement, après 30 ans ».

Pessimisme ambiant

Les bas salaires, le chômage qui touche 27 % des femmes contre 20 % des hommes, le pessimisme ambiant (selon l’Eurobaromètre de 2015, 70 % de Grecs pensent que la situation économique va se dégrader, contre 46 % dans toute l’Union européenne) ont certainement influencé la fécondité à un moment où celle-ci, longtemps très basse, commençait à remonter.

« L’absence de politique familiale et les coupes dans les dépenses sociales exigées par les créanciers du pays [Banque centrale européenne, Union européenne, Fonds monétaire international] n’ont pas non plus encouragé les femmes à faire plus d’enfants, commente Vironas Kotsamanis. Les allocations pour un troisième enfant sont ridicules en Grèce, de l’ordre de 50 euros par mois. »

Mais Antonia Charitou avance également une autre raison à cette faible natalité : « Les jeunes femmes qui ont actuellement 30 ans et plus ont grandi dans les années prospères en Grèce où les enfants étaient couverts de cadeaux, suivaient des cours privés de langues, étaient inscrits à des activités périscolaires coûteuses. Elles veulent offrir à leurs enfants le même mode de vie mais ce n’est plus tellement possible avec la crise… »

Le fléau de l’exode

Fléau supplémentaire pour la société grecque : l’exode de toute une génération de moins de 40 ans, en âge de procréer. D’après une enquête publiée en juillet 2016 par Endeavor Greece, un réseau de jeunes entrepreneurs, 350 000 Grecs se seraient expatriés entre 2008 et 2016.

Pantelis Stathopoulos, 31 ans, est parti il y a un an s’installer à Londres avec sa compagne. Embauché pour 800 euros comme responsable qualité d’une entreprise agroalimentaire à Athènes, il avait été licencié car « trop cher pour la boîte », raconte-t-il. Parti sans promesse d’embauche, Pantelis a trouvé rapidement un travail à Londres dans son domaine : « Je ne regrette pas d’être parti, j’estime qu’en Grèce, à l’heure actuelle, je serais encore au chômage. En Angleterre, au moins si je ne suis pas satisfait de mon travail, je peux le quitter, j’en retrouverai un… »

La crise démographique ne laisse rien présager de bon pour l’économie du pays déjà exsangue. « Dans une dizaine d’années, la Grèce va perdre un grand nombre d’actifs, constate, amer, Vironas Kotsamanis. La population qui peut consommer diminue, les caisses de retraite et le système de santé vont exploser car les personnes de plus de 85 ans augmentent plus vite que les autres tranches d’âge. Difficile d’être optimiste pour l’avenir de la Grèce dans ces conditions ! »

CINÉMA GREC : YORGOS LANTHIMOS, LE CHEF DE FILE DE LA « VAGUE BIZARRE », PRIX DU SCÉNARIO À CANNES

| De notre correspondante à Athènes | samedi 27 mai 2017

 

Après avoir présenté« Canine » en 2009 et « The Lobster » en 2015, Yorgos Lanthimos, qui s’est imposé comme le chef de file de la nouvelle vague du cinéma grec, a obtenu le prix du scénario (ex-aequo) pour « Mise à mort du cerf sacré », son nouveau film.

 

Par Marina Rafenberg

Avec l’étonnant « Mise à mort du cerf sacré », c’est la troisième fois que Yorgos Lanthimos présente un film au festival de Cannes . À 44 ans, le cinéaste qui a débuté dans la publicité et les vidéos-clips avant de se consacrer au septième art surprend toujours autant avec une nouvelle œuvre inspirée du mythe antique d’Iphigénie.

L’histoire est celle d’un chirurgien, Steven, qui adopte un adolescent de 16 ans après la mort de son père lors d’une opération qu’il dirigeait. En apparence adorable au début, le jeune Martin va peu à peu se transformer en personnage diabolique et faire une prophétie terrible : tous les membres de la famille de Steven (sa femme et ses deux enfants) seront paralysés s’il ne se montre pas prêt à sacrifier l’un de ses enfants pour sauver les autres. Un huis clos déroutant et pervers qui, comme les autres films de Yorgos Lanthimos, joue avec le réel, interroge les relations sociales et familiales, mêle les dialogues absurdes à la cruauté et la violence. À la fin du film, le spectateur chamboulé doit tirer seul ses conclusions.

« Je préfère les films mystérieux qui ne donnent pas trop de détails ou d’informations sur l’histoire ou les personnages. (…) Je trouve ça beaucoup plus intéressant qu’une fiche de lecture explicative. En tant que spectateur, je veux être actif, c’est donc comme ça que j’appréhende mes propres films », déclarait-il au site Film de culte en 2013.

APRÈS COLIN FARREL ET LÉA SEYDOUX, NICOLE KIDMAN

C’est en 2009 que Yorgos Lanthimos commence à se faire remarquer sur la scène internationale avec son film « Canine » qui obtient le prix un Certain regard au 62ème festival de Cannes. Il s’agissait déjà d’un huis-clos familial pervers ayant pour décor la banlieue athénienne. Tourné avec 350 000 euros, le film donnait à l’époque l’impression d’un ovni cinématographique qui avait incité la critique à s’intéresser au renouveau du cinéma grec et à cette « vague bizarre », comme l’avait surnommée la presse anglo-saxonne.

En 2015, le réalisateur revenait avec « The Lobster », une fable futuriste dans laquelle les célibataires sont transformés en animaux s’ils ne trouvent pas l’âme-sœur dans les 45 jours. Il obtient le Prix du Jury à Cannes. Tourné en anglais, comme d’ailleurs « Mise à mort du cerf sacré », « The Lobster » a permis à Yorgos Lanthimos de toucher un plus grand public et d’attirer des acteurs réputés comme Colin Farrel, Rachel Weisz ou Léa Seydoux.

Dans son dernier opus, on retrouve Nicole Kidman. « Dans cette phase de ma vie et de ma carrière, je veux oser plus, dépasser mes limites, et un réalisateur comme Yorgos Lanthimos peut vous pousser dans cette direction », a confié l’actrice australienne lors de la présentation du film au Festival de Cannes. « Par exemple, de nombreuses fois, Yorgos demande aux acteurs de ne juste rien faire et c’est plus dur que ce que l’on croit ! »

Yorgos Lanthimos, qui lors d’une interview au Guardian en 2012 déclarait « avoir réalisé trois films en Grèce dans des circonstances très difficiles », a décidé de s’installer à Londres, où les conditions sont meilleures pour la production de ses films. Mais ce déménagement n’est pas irrévocable : « Avant j’étais réticent à l’idée de revenir en Grèce, mais maintenant je sens une espèce de liberté dans mon pays que je ne retrouve pas ailleurs à l’étranger où les réglementations sont très nombreuses », confiait-il au journal grec To Vima le 22 mai dernier.

GRÈCE : LA PREMIÈRE MOSQUÉE OFFICIELLE D’ATHÈNES N’EST PAS LA BIENVENUE

| De notre correspondante à Athènes | lundi 15 mai 2017

Athènes est la dernière capitale de l’Union européenne sans mosquée officielle et les musulmans désespèrent de voir leur lieu de culte inauguré. Promise par le gouvernement pour le mois de mai, l’ouverture a désormais été reportée à la fin de l’été. Reportage.

 

Par Marina Rafenberg

À Eleonas, dans la banlieue ouest d’Athènes, rien ne laisse entrevoir qu’une mosquée va être érigée au milieu des entrepôts et des stations essences. Des tôles et des barbelés empêchent d’apercevoir le bâtiment et l’avancée des travaux. Aucun minaret ne flanque l’édifice. Seuls des graffitis contre la construction de la mosquée et des petites croix en bois permettent de situer le futur lieu de culte. « Non à la mosquée », « Vive l’orthodoxie », peut-on lire sur les murs de l’entrée du chantier.

Athènes est la seule capitale européenne où il n’y a aucune mosquée officielle, alors même que la population musulmane s’élève à plus de 200 000 personnes et s’agrandit avec l’arrivée de réfugiés de Syrie, d’Afghanistan ou du Pakistan. Seule la Thrace, au Nord-Ouest du pays, possède des mosquées et des cimetières musulmans. Une importante minorité turque y vit.

La construction d’une mosquée à Athènes est un projet qui remonte à une dizaine d’années. « Depuis 2006, je me bats pour qu’on ait une mosquée, mais ma patience commence à s’épuiser », se désole Naim Elgandour, le président de l’association musulmane de Grèce. « Il est tout à fait légitime d’avoir une mosquée comme dans toutes les autres capitales européennes. Mais nous avons eu droit à des mensonges à répétition, à un manque de volonté politique. Encore récemment, le ministère de l’Enseignement et des Cultes nous avait promis que la mosquée serait prête en avril pour nous annoncer quelques semaines plus tard que son fonctionnement n’était prévu qu’en août… »

UNE MOSQUÉE À PARTAGER ENTRE SUNNITES ET CHIITES

« Les travaux de la mosquée devraient se terminer autours du 15 mai, mais son fonctionnement ne sera pas immédiat, car il faut d’abord décider de la manière dont elle sera gérée », explique Giorgos Kalantzis, le secrétaire général aux Cultes. « L’imam doit notamment être choisi lors d’un conseil administratif composé de cinq représentants de la communauté musulmane et du ministère de l’Éducation et des Cultes, mais ses membres n’ont pas encore été désignés. »

La majorité des musulmans d’Athènes sont sunnites, mais il faut que les chiites puissent aussi avoir un lieu de culte. Même si l’imam officiel de la mosquée sera sunnite, les chiites pourront décider d’avoir un autre imam. La mosquée sera un lieu géré par l’État qui pourra décider de louer la salle aux différentes tendances de la religion musulmane.

Ce n’est qu’à partir de 2013 que le projet de la mosquée a été relancé. Le 4 août 2016, le Parlement grec a finalement voté un amendement qui doit permettre la construction du lieu de culte à Eleonas. La mosquée devrait faire 500 m² pour une capacité d’accueil de 400 fidèles. Son coût est estimé à 946 000 euros et tous les frais sont couverts par l’État.

L’OPPOSITION DES HABITANTS DU QUARTIER

Après cinq appels d’offres, c’est donc le site d’Eleonas, quartier moins résidentiel qu’industriel, qui a été retenu. Mais il ne fait pas que des contents dans les environs. Des rassemblements regroupant habitants du quartier, militants du parti néo-nazi Aube dorée et représentants de l’Église orthodoxe ont déjà été organisés à plusieurs reprises.

Dans une station essence, près du chantier, Stavros ne mâche pas ses mots : « Cette mosquée ne va nous apporter que des problèmes. Déjà qu’entre musulmans, entre sunnites et chiites, ils ne s’aiment pas… J’ai peur que cela ne crée des bagarres, que ce quartier ne soit plus tranquille, qu’il se remplisse de réfugiés et de migrants ». Son ami Andreas, pompiste, ajoute : « Les habitants des alentours et les commerçants ne veulent pas de la mosquée, nous allons recueillir des signatures pour qu’elle n’ouvre pas. On aurait dû être consultés davantage par le ministère ».

Devant l’université d’Agriculture, Kostas, la vingtaine, se montre plus mesuré : « Il y aura toujours des gens pour s’opposer à la construction d’une mosquée dans leur quartier, mais les musulmans de notre pays ont droit à un lieu de culte. Eleonas n’est pas un quartier d’habitations, il y a beaucoup de friches industriels, la fac, ce n’est pas comme si c’était en plein centre d’Athènes. Il n’y aura pas d’appel à la prière, pas de minaret, donc je ne vois pas où est le problème ».

L’ENJEU DE LA LÉGALISATION DES MOSQUÉES NON-OFFICIELLES

En attendant l’ouverture de la mosquée, les musulmans pratiquants doivent prier dans des mosquées cachées dans des entrepôts ou des sous-sols. « Actuellement, il y a 70 salles de prières à Athènes, non officielles, qui doivent justement se doter auprès du ministère d’un permis de fonctionnement », affirme Giorgos Kalantzis. « Il faut que ce soit des lieux sûrs, avec des sorties de secours adaptées, des extincteurs, etc. Les lieux qui n’auront pas eu de permis du ministère devront fermer. »

À Kalithea, quartier où de nombreux Égyptiens résident depuis des années, plusieurs salles de prières n’ont pas encore reçu le fameux permis du ministère. Ali n’avait pas connaissance du lieu de construction de la future mosquée. Il assure que, de toute façon, il n’ira pas jusqu’à Eleonas pour prier, il veut continuer de pouvoir aller à sa salle de prière près de chez lui.

Le responsable de sa salle de prière, un Égyptien qui habite en Grèce depuis dix ans, d’abord réticent, finit par s’exprimer sur le sujet : « Nous sommes en négociations avec le ministère pour avoir un permis. Une seule mosquée pour 300 personnes ne suffira pas. Dans la capitale, on compte environ 300 000 musulmans. Il faut d’autres lieux de culte pour les accueillir », affirme-t-il. « D’ici quelques semaines, nous devrions avoir le permis pour continuer à faire fonctionner notre salle de prière, mais nous irons tout de même par curiosité voir la nouvelle mosquée quand elle ouvrira. »

GRÈCE : AVEC LA CRISE, LES HÉRITIERS PRÉFÈRENT RENONCER AUX SUCCESSIONS

| De notre correspondante à Athènes | samedi 15 avril 2017

Quand on accepte un héritage, on prend l’actif et le passif : en Grèce, les successions comprennent bien souvent des dettes non réglées aux banques, au fisc ou à la Compagnie d’électricité. Les héritiers se méfient aussi du nouvel impôt foncier imposé par les créanciers du pays. Du coup, beaucoup préfèrent renoncer aux successions.

 

Par Marina Rafenberg

D’après le Syndicat des notaires grecs, les héritiers sont de moins moins nombreux à pouvoir assurer les frais de succession d’un parent décédé. Les plus pauvres ne peuvent pas payer l’impôt foncier (Enfia) exigé par les créanciers du pays depuis 2012 et qui a commencé à être effectivement prélevé en 2014. L’une de ces méthodes consiste à faire passer l’héritage à la génération suivante. Par exemple, un fils se démet de son héritage au profit de son propre fils. Une façon d’éviter de nouveaux frais à payer à la seconde succession. Cette tactique permet aussi de diminuer l’impôt sur la fortune de l’héritier.

Autre problème que remarquent les notaires : lorsqu’il y a plusieurs héritiers pour une propriété, ces derniers préfèrent bien souvent renoncer à l’héritage pour ne pas avoir à payer de frais, surtout si le bien ne représente pas un grand intérêt économique.

Avec la crise, de nombreux héritages comprennent aussi les dettes que parents et grands-parents ont accumulées. Il est donc de plus en plus fréquent de voir des personnes refuser des héritages pour ne pas avoir à rembourser des sommes importantes auprès des banques, du fisc, des compagnies d’eau et d’électricité.

Or, si ni les enfants, ni les petits-enfants, ni les cousins germains n’acceptent l’héritage, le bien revient automatiquement à l’État. Il arrive parfois que dix personnes d’affilée refusent l’héritage. Pourtant, les droits de succession ne sont pas très élevés en Grèce, surtout en comparaison avec d’autres pays européens : pour une succession d’une valeur de 500 000 euros, les frais s’élèvent à 11 500 euros pour des parents du premier degré (enfants, parents) et à 63 500 euros pour le second degré (frère, sœur, cousins).

GRÈCE : LES PAYSANS EN PLEINE JACQUERIE CONTRE L’AUSTÉRITÉ

| De notre correspondante à Athènes | mercredi 15 mars 2017

Les éleveurs et agriculteurs grecs sont touchés de plein fouet par la crise. Les mesures d’austérité et la baisse des prix ont placé au bord du dépôt de bilan un secteur qui fait toujours vivre près de 15% de la population active. Depuis plusieurs semaines, ils manifestent sans relâche contre le gouvernement d’Alexis Tsipras. Reportage.

 

Par Marina Rafenberg
La tension monte entre les paysans et le gouvernement d’Alexis Tsipras, et la violence a fini par éclater. Les agriculteurs y sont allés à coups de bâtons de berger sur les boucliers des policiers anti-émeutes et de jets de pierres sur le simple vitrage des fenêtres du ministère du Développement agricole lors de la manifestation du 8 mars. Les forces de l’ordre ont riposté avec des gaz lacrymogènes, mais ont eu le plus grand mal à empêcher les manifestants d’entrer dans le bâtiment. Quelques poubelles ont brûlé, un véhicule de police a été endommagé.

Cela fait plusieurs semaines que les agriculteurs enchaînent les manifestations. « Et ce n’est que le début », promet Spiros Grigorakis, un éleveur de moutons venus de Crète par bateau. « Si nous ne sommes pas entendus par le gouvernement, nous continuerons notre mobilisation, nous organiserons de plus en plus d’actions, nous occuperons des locaux du ministère et nous bloquerons les routes avec nos tracteurs. »

Ils étaient environ 1 500 à avoir fait le déplacement depuis cette île située à 4 heures du port du Pirée. Spiros explique sa colère : « La viande est vendue très peu chère en Grèce, car les consommateurs ne pourraient pas se permettre des prix plus élevés, mais nous, nous continuons à payer une TVA de 24% sur les engrais, sur les produits pour nos bêtes, sur l’essence… Nous demandons au gouvernement de faire un geste pour les agriculteurs et les éleveurs, et de revenir notamment sur la hausse des cotisations sociales qui va finir par nous couler complètement. »

J’ai des dettes, comme la plupart des agriculteurs grecs, et aujourd’hui, je ne travaille que pour rembourser mes prêts.

Stelios Karvounis est producteur d’olives et d’huile dans le Magne, au sud du Péloponnèse : « Avec un revenu de 10 000 euros par an, je payais jusque là 480 euros de cotisations sociales tous les six mois. Désormais, je dois payer pour toute l’année 2 700 euros, c’est une augmentation beaucoup trop importante et soudaine. »

Outre la hausse des cotisations, les agriculteurs doivent faire face, comme le reste de la population grecque, à la hausse de la TVA sur divers produits de base ainsi que sur l’essence et à la revalorisation de la taxe foncière qui s’applique aussi aux terres agricoles.

« Ensuite, sur mes 10 000 euros annuel », continue Stelios, « il y a encore 2 700 euros qui partent pour les impôts. Il me reste donc à peine 4 600 euros pour survivre toute l’année, sachant en plus que l’année 2016 n’a pas été très bonne pour notre récolte à cause des intempéries. Le gouvernement ne prend pas en compte ces circonstances particulières. Sans compter qu’il nous demande de payer les impôts pour 2016, mais aussi pour 2017 de manière anticipée. »

Du côté de Konstantinos Baraklitsis, producteur de coton dans le nord de la Grèce, le moral est aussi en berne. « Avec autant de TVA sur nos produits, comment être compétitifs à l’export ? », soupire-t-il. « Les coûts de production augmentent sans cesse car les prix de l’essence, des graines, des engrais sont aussi en hausse. J’ai des dettes auprès de ma banque, comme la plupart des agriculteurs grecs, et à l’heure actuelle je ne travaille que pour rembourser mes prêts. Je ne vois pas le bout du tunnel. »

Je ne souhaite même plus que mon fils reprenne l’exploitation, ça ne vaut pas le coup.

La modification des cartes forestières décidée par le gouvernement Siriza est un autre point sensible. « Certains de nos arbres sont désormais considérés comme faisant partie de la forêt et nous ne pouvons plus les exploiter. Le gouvernement nous prive donc d’une partie de notre production », s’agace Stelios.

Konstantinos est lui aussi très remonté contre Alexis Tsipras pour qui il a pourtant voté à son arrivée au pouvoir en 2015. Il estime que « comme pour les marins qui ne sont pas imposés sur l’essence qu’ils achètent pour leur bateau, les agriculteurs ne devraient pas payer de taxe sur l’essence utilisée pour leurs tracteurs. Pourquoi le gouvernement ne peut-il pas nous faire ce petit geste ? »

Les paysans grecs bénéficient bien entendu des aides de l’Union européenne via la politique agricole commune, mais dorénavant elles seront elles aussi soumises aux impôts. « Ces aides nous permettent de vendre nos produits à des prix peu chers, sans elles, nous ne pourrions pas survivre », se désole Stelios. Le sexagénaire cultive des olives depuis quatre décennies, mais et il depuis cinq ans, chaque année est de plus en plus en compliquée. « Je ne souhaite même plus que mon fils reprenne l’exploitation, ça ne vaut pas le coup. »

GRÈCE : AVEC LA CRISE ÉCONOMIQUE, LE NOMBRE DES DIVORCES EXPLOSE

| De notre correspondante à Athènes | lundi 6 mars 2017

 

Difficile d’avoir une vie de couple sereine en temps de crise. Outre la violence psychologique que représente la perte d’un emploi, certains font officiellement le choix de se séparer pour échapper à des taxes et percevoir des allocations.

 

Par Marina Rafenberg

Après 2008 et le début de la crise économique, le nombre de divorces a diminué en Grèce. Comment payer deux logements avec de petits revenus ? Comment assurer une pension alimentaire pour les enfants ? En 2010, 13 275 divorces ont été recensés, 13 607 en 2009. Mais la tendance s’est inversée en 2012, avec 14 880 divorces et un record a même été atteint en 2013, avec 16 717 séparations.

« Alors que la crise s’est éternisée, les divorces ont augmenté, ils concernent désormais 30 à 32% des couples qui se marient, contre 22% avant 2008 », explique au journal Kathimerini Laura Maratou Alibradi, professeur en psychologie à l’Université d’Athènes. « La pression économique et le stress sont des violences psychologiques pour les couples, alors même que la famille reste pourtant un rempart face à la crise ». Les divorces pour des raisons économiques ont augmenté, certains avocats parlant même de « divorces blancs », c’est-à-dire de séparations non voulues mais justifiées par la volonté de faire des économies.

« L’augmentation de l’imposition, les faillites d’entreprises, les dettes, le chômage conduisent de nombreux couples à se séparer, alors qu’ils continuent à habiter ensemble », explique à Kathimerini, Spyros Piperos, avocat au barreau d’Athènes. Ainsi, si « l’entreprise » du couple fait faillite, le divorce peut permettre à l’un à des deux conjoints d’être épargné par le remboursement d’une dette ou par le paiement de certaines taxes.

« Des couples divorcent afin que des mères puissent déclarer qu’elles habitent seules avec leurs enfants et recevoir des allocations. Pour ceux qui ont plusieurs propriétés, une séparation peut permettre de déclarer les deux appartements comme des propriétés principales, et ainsi éviter la confiscation de leurs bien en cas de dettes [1] », conclut Spyros Piperos.

LA GRÈCE DES ANNÉES 1980 : KITSCH, LIBERTÉ, MODERNITÉ

| De notre correspondante à Athènes | mercredi 8 mars 2017

Les années 1980 en Grèce, c’étaient celles de la libéralisation des moeurs, de l’intégration européenne et de la croissance économique. Une époque dorée où le pays s’ouvrait, et que la classe moyenne regarde aujourd’hui avec nostalgie. Un monde a disparu, et c’est sans doute pour cela que l’exposition consacrée à cette décennie connait un tel succès à Athènes.

 

Par Marina Rafenberg

L’exposition « La Grèce des années 80 » qui se tient depuis le 25 janvier dans l’ancienne usine à gaz Technopolis d’Athènes suscite un immense engouement dans la capitale grecque. Cette décennie, qui a vu l’arrivée au pouvoir du Mouvement socialiste panhellénique (PASOK) reste associée une période de progrès social, de libéralisation des moeurs et d’ouverture à la mondialisation. Mais aussi de clientélisme et de corruption à tous les étages.

Un salon au canapé molletonné tourné vers une télévision couleur, au mur des tableaux représentant des natures mortes ou des icônes kitsch. La pièce est séparée de la salle à manger par une porte coulissante en verre, une chambre d’enfants avec lit superposé, des posters de Davie Bowie et des magazines d’adolescents, une cuisine verte pâle recouverte de carrelages, etc. Bienvenue dans un appartement typique des années 1980 ! L’exposition nous emmène à une époque de « sécurité économique, politique et sentimentale », comme l’explique l’un des curateurs, Panagis Panagiotopoulos. « Cette époque est une période de stabilité pour la Grèce, alors que le pays vient de sortir de la dictature », continue le sociologue. « Les citoyens grecs jouissent durant cette décennie de plus en plus de libertés, la société évolue ».

En 1981, Andréas Papandréou, le chef du PASOK est élu Premier ministre avec un slogan efficace, « le changement ». En 1984, l’avortement est légalisé, le droit de vote abaissé à 18 ans. En 1981 également, le Grèce intègre l’Union européenne. En 1982, le droit de la famille est réformé, le mariage civil légalisé, les résistants de la Seconde Guerre mondiale enfin reconnus et les salaires minimums revalorisés de 30%. En 1983, un système de sécurité sociale est mis en place et il permet à tous d’accéder gratuitement aux soins. En 1989, les fichiers des opposants de gauche constitués durant la guerre civile (1944-1949) et la dictature des Colonels (1967-1974) sont brûlés.

Grâce à cette exposition, la classe moyenne se regarde dans un miroir, comme si elle remontait le temps.

Les ondes se libèrent, les journaux se multiplient, le métal et le rock se répandent, les supermarchés et les centres commerciaux qui fleurissent participent à la modernisation du pays. Les richesses sont réparties de manière plus équitables, la classe moyenne s’élargit et plonge à corps perdu dans le consumérisme. « La classe moyenne est aujourd’hui durement touchée par la crise et les mesures d’austérité. Grâce à cette exposition, elle se regarde dans un miroir, comme si elle remontait le temps de quelques années. Mais notre but n’est pas de susciter de la nostalgie ou de diaboliser notre époque », soutient pourtant Panagis Panagiotopoulos. « La démocratie moderne est née en Grèce avec la chute de la dictature en 1974, mais la société n’a commencé à évoluer que dans les années 1980. Nous voulons juste rappeler d’où nous venons ».

Sur un panneau posté pour les visiteurs avant le début de l’exposition, les chercheurs Vasilis Vamvakas et Panagis Panagiotopoulos, qui ont encadré l’exposition, expliquent : « La décennie des années 1980 est une période de transition, de changement et de conflit. (…) Elle a conduit à la prospérité et à la démocratisation. Aujourd’hui, alors que ces valeurs sont en danger, nous vous invitons à vous familiariser avec les années 1980 ». Pour ce faire, les organisateurs ont fait appel au public, qui a prêté plus de 2000 objets, documents et photos. « Ce genre d’initiative était inédite en Grèce mais elle était nécessaire pour impliquer le public et raconter que cette époque est à la fois proche et lointaine. Si plus de 30 000 visiteurs ont franchi les portes de Technopolis en seulement quelques semaines, c’est que le sujet les intéressait », s’enthousiasme Panagis Panagiotopoulos.

Beaucoup d’argent de l’Union européenne a été gaspillé en 1987-1988.

Les années 1980 n’ont bien sûr pas été parfaites. En 1985, la Grèce est déjà au bord de la faillite et bénéficie de prêts de l’Union européenne, puis en 1988 de fonds pour développer le pays (les « paquets Delors »). L’organisation terroriste de gauche 17 novembre est à l’origine de l’assassinat de l’industriel Dimitris Angelopoulos en 1986 et du député de droite Pavlos Bakoyannis en 1990, les affaires de corruption sont légion et le clientélisme gangrène toute la société. Mais pour Panagis Panagiotopoulos, il serait trop simpliste de voir dans l’action politique d’Andréas Papandréou l’origine de la crise que traverse actuellement le pays. « Le clientélisme a des racines bien plus lointaines, même s’il est vrai qu’il s’est propagé dans les années 1980. Beaucoup d’argent de l’Union européenne a été gaspillé en 1987-1988, mais ce n’était pas qu’un problème grec. L’État s’est développé grâce à une politique keynésienne de croissance qui entraîne de l’inflation. Il y a eu à cette époque des nationalisations mais pas de restructuration de l’industrie ni du secteur secondaire. Aucune politique n’a été mise en place pour développer durablement le pays ».

Cette décennie des années 1980 en Grèce a-t-elle des équivalents en Europe ? « Il existe entre la Grèce et le reste de l’Europe quelques points communs, notamment en ce qui concerne la libéralisation des ondes et le début de la mondialisation. Comme l’Espagne et le Portugal, la Grèce a connu la chute d’une dictature de droite, les débuts d’une démocratie pluraliste et l’intégration à l’Union européenne. Mais les problèmes structurels, comme le clientélisme, étaient déjà là », conclut Panagis Panagiotopoulos.