La Grèce bataille contre les firmes pharmaceutiques

SANTÉ • L’UE et le FMI ne sont pas les seuls à freiner les plans d’Alexis Tsipras. Son ministre de la santé, Panagiotis Kouroumplis, se heurte, lui, aux pharmas.

Article publié dans le Courrier (suisse) le Mardi 16 juin 2015.

«Je suis le représentant du peuple grec et non des multinationales», clame volontiers Panagiotis Kouroumplis. Depuis sa nomination en janvier dernier, le ministre de la Santé a empoigné le délicat sujet de l’approvisionnement en médicaments. Depuis le début de la crise, la pénurie est récurrente. La faute aux mauvais payeurs, selon l’industrie. A des stratégies de rétention, réplique le nouveau gouvernement de gauche. Quoiqu’il en soit, «aucune entreprise n’a le droit de retirer des médicaments et de mettre la vie de citoyens en danger», tranche Panagiotis Kouroumplis.
Le ministre, qui a perdu la vue enfant suite à l’explosion d’une grenade allemande de la Seconde Guerre mondiale, fait référence aux décisions prises par certaines firmes pharmaceutiques. L’entreprise allemande Frasenius Kabi a ainsi annoncé en mai dernier que des solutés de perfusions ne vont plus être vendus aux hôpitaux grecs en raison de «l’incertitude de l’économie grecque». «Depuis février, nous ne sommes plus du tout payés par les hôpitaux publics. Nous les avons averti trois mois à l’avance afin qu’ils puissent trouver des solutions alternatives», justifie Giorgios Magalios, le directeur général de l’entreprise en Grèce.

Aux patients de payer?
Par le passé, d’autres grandes multinationales ont donné l’exemple. En 2012, le groupe allemand Merck avait décidé d’arrêter de livrer aux hôpitaux grecs l’Erbitux, un anticancéreux. «Cela n’affecte que la Grèce, où nous avons été confrontés à de nombreux problèmes», avait commenté alors Matthias Zachert, directeur financier de Merck dans le journal allemand Börsen-Zeitung. «Les Grecs pourront toujours se procurer l’Erbitux dans les pharmacies», avait précisé un porte-parole. Mais avec un coût de 10 000 dollars par mois, le traitement est exorbitant pour les Grecs durement touchés par la crise.
En 2011, c’était le laboratoire suisse Roche, premier fournisseur de médicaments en Grèce, qui avait décidé de réduire ses livraisons aux établissements du pays. «En Grèce, les patients continuent d’avoir à leur disposition tous les médicaments de la marque Roche malgré des retards significatifs de paiement», assure le groupe.
Mais pour assurer ses arrières, le laboratoire a utilisé diverses méthodes, à en croire certains pharmaciens hospitaliers: intérêts sur tout retard de paiement, médicaments livrés que s’ils sont payés lors de la commande… «Pour certains anticancéreux, Roche nous a demandé de payer un montant à l’avance, avant même la livraison des produits: 400 000 euros environ, une somme qui représente un gros budget pour notre hôpital spécialisé en cancérologie», explique Kyriaki Karika de l’hôpital Metaxa. «Evidemment, la baisse des prix de ces médicaments, comme le promet le nouveau ministre, nous rendrait un grand service. Mais, il n’y a pas de génériques dans ce domaine et pourquoi ces entreprises accepteraient de nous faire des réductions alors qu’elles détiennent un monopole?», poursuit la pharmacienne.
Depuis 2010, sous l’impulsion de la Troïka (FMI, BCE, UE), le gouvernement grec a baissé le prix des médicaments de 20%. Résultat: près de 160 produits sont régulièrement épuisés en Grèce. «Les laboratoires préfèrent les exporter dans d’autres pays où ils seront mieux rémunérés. Ils en mettent aussi moins en circulation, parce qu’ils ont peur de ne pas être payés par la sécurité sociale», souligne Kostas Lourandos, le président de l’Union des pharmaciens de l’Attique. Les hôpitaux publics grecs ont près de 1,2 milliard de dettes envers ces entreprises pharmaceutiques.

Pharmas choyées
Mais pour le ministre de la Santé, Panagiotis Kouroumplis, «cette pénurie de médicaments, fabriquée de toutes pièces, n’est qu’une partie du problème. Certaines multinationales font pression sur les hôpitaux grecs pour qu’ils commandent des médicaments chers dont ils n’ont pas forcément besoin, en échange de quoi les laboratoires acceptent de leur livrer les antibiotiques demandés.» «Il faut que ces méthodes prennent fin et qu’une réelle négociation avec ces entreprises s’engage, insiste-t-il. Depuis une décennie, elles ont engrangé beaucoup d’argent en Grèce, en raison d’une sur-prescription de médicaments équivalente à un pays de 40 millions d’habitants et non de 11 millions, et du prix élevé de plusieurs médicaments.»
Autre élément relevé par le secrétaire général du ministre, Ioannis Baskozos: «La taxe sur ces sociétés s’élevait jusqu’à présent entre 1 à 2% du chiffre d’affaire, alors que la moyenne européenne est de 5-7%. Il faut la réévaluer.»
A l’Association grecque des entreprises pharmaceutiques (Sfee), les positions du ministre font grincer: «Il croit que nous sommes dans une guerre où il y a les bons et les méchants, mais il est de l’intérêt des patients grecs que les grandes entreprises étrangères développent leur recherche et continuent de fournir le marché grec», confie une employée. «Nous sommes d’accord avec le ministre, il faut augmenter le budget pour les dépenses en médicaments, qui s’élèvent en Grèce à 178 euros par tête contre 340 euros en moyenne dans le reste de l’Union européenne», concède cependant Paschalis Apostolidis, le président de la Sfee.

Le poids des créanciers
«Il faut que nos partenaires européens desserrent la vis, le budget pour la santé ne doit pas être aussi réduit. Sinon comment veulent-ils qu’on rémunère leurs entreprises?», renchérit Ioannis Baskozos. Entre 2012 et 2015, le budget de la santé a été amputé de plus d’un milliard d’euros. Ces économies massives ont conduit à une «véritable crise humanitaire «, selon le premier ministre, Alexis Tsipras qui a promis l’accès gratuit aux soins pour les trois millions de non-assurés. Le système de santé grec, à l’agonie, dépend largement de l’issue des négociations avec les créanciers du pays qui se poursuivent depuis presque cinq mois…

Advertisements

La santé grecque à l’agonie

This slideshow requires JavaScript.

Dossier publié le 30 avril dans le Quotidien du Médecin.

En déliquescence, le système de santé grec cherche un nouveau souffle

30.04.2015

Pour combattre ce qu’il qualifie de véritable « crise humanitaire » provoquée par les coupes budgétaires, le gouvernement grec a annoncé l’embauche de 4 500 employés dans le secteur de la santé et la suppression du forfait hospitalier de 5 euros. Mais la Grèce doit répondre parallèlement aux exigences de ses créanciers qui réclament des réformes et des économies. Un casse-tête.

À peine le temps de boire une tasse de café que le Dr Ilias Sioras rejoint (au moyen d’un ascenseur vétuste) son service situé au quatrième étage de l’hôpital Evangelismos, le plus grand établissement de la capitale grecque et du pays.

Ce matin encore, les brancards s’entassent par dizaines à l’entrée des urgences. Des patients s’agglutinent au guichet pour prendre des rendez-vous. Des ambulances arrivent à toute vitesse, en flot continu. À chaque pas qu’il fait, le Dr Sioras,…

– Lire la suite: http://www.lequotidiendumedecin.fr/actualites/article/2015/04/30/en-deliquescence-le-systeme-de-sante-grec-cherche-un-nouveau-souffle-_753291#sthash.leoKnKce.dpuf

 

Entretien Panagiotis Kouroublis, ministre grec de la Santé: « La priorité absolue est de résoudre la crise humanitaire »

30.04.2015

Le nouveau ministre grec de la Santé a la lourde tâche de reconstruire un système de santé frappé de plein fouet par la crise et les coupes budgétaires.

 

LE QUOTIDIEN – Quelle réforme prioritaire présenterez-vous au Parlement ? Dans quel délai ?

PANAGIOTIS KOUROUBLIS – Je prévois un projet de loi sur la santé de première nécessité qui sera voté d’ici à fin juin. La priorité absolue est de résoudre la crise humanitaire actuelle et de garantir un accès gratuit aux soins à toutes les personnes sans aucune couverture et sans ressources.

Le budget des hôpitaux publics sera revu à la hausse – passant de 1,38 à 1,8 milliard d’euros – pour leur permettre d’accueillir les personnes sans protection sociale [2,5 millions de Grecs]. Ce projet de loi permettra également de renforcer le Samu, en manque de véhicules, d’augmenter le financement des hôpitaux psychiatriques et d’embaucher du personnel dans les régions périphériques les plus reculées du pays.

À l’heure où l’Europe presse la Grèce de réformer et de faire des économies, le budget pour la santé va-t-il donc augmenter ?

Ces dernières années, il y a eu de très sévères coupes dans le secteur de la santé qui n’ont pas respecté le mémorandum [plan de rigueur voté en échange des aides financières de l’UE, de la BCE et du FMI].

La Sécurité sociale devait recevoir 0,6 % du PIB, soit 1,1 milliard d’euros mais cette année, elle n’a reçu que 526 millions d’euros. Nous voulons que la Sécu perçoive la somme due.

Qu’allez-vous faire face à la pénurie de personnel dans les hôpitaux ?

Le Premier ministre a annoncé l’embauche de 4 500 personnes. Après tant d’années de crise, c’est un début. Durant les cinq dernières années, il n’y a eu aucune embauche et de nombreuses personnes ont quitté le service public de santé. Certaines avaient l’âge de partir à la retraite, d’autres qui auraient pu rester ont pris aussi leur retraite car elles pensaient que les conditions se détérioreraient. Et près de 7 500 praticiens ont émigré, notamment en Allemagne !

La Grèce affronte un grave problème d’approvisionnement de médicaments. Certains laboratoires ne veulent-ils plus vendre à la Grèce ?

Le problème est plus complexe. La pénurie de médicaments est largement fabriquée de toutes pièces. Certaines multinationales font pression sur les pharmaciens et les hôpitaux grecs pour qu’ils commandent des médicaments chers dont ils n’ont pas forcément besoin, en échange de quoi les laboratoires acceptent de leur livrer les médicaments demandés.

Attendez-vous l’aide de l’Europe dans votre lutte contre la « crise humanitaire » en Grèce ?

J’aimerais évidemment que l’Europe nous aide. Deux problèmes doivent être traités. Le premier concerne justement la négociation des prix des médicaments. Pourquoi l’Union Européenne ne négocie-t-elle pas de façon uniforme ? Ensuite, je réclame davantage de transparence de la part des laboratoires sur le coût de leur recherche, qui impacte directement celui des médicaments.

J’ai également l’intention de mettre en place un programme de formation des soignants et techniciens de la santé. Des jeunes pourraient se spécialiser en radiologie, kinésithérapie ou orthophonie. Le coût est estimé à 20 millions d’euros par an. J’espère que, pendant trois ans, la Grèce pourra obtenir des fonds européens.

 Propos recueillis par Marina Rafenberg

 

 

En mer égee, des médecins volants pour désenclaver les îles

Battues par les vents, mal desservies, les îles de la mer Égée, en Grèce, sont de vrais déserts médicaux. La fondation Stavros Niarchos a décidé de financer une unité de soins mobile afin de les désenclaver. « Le Quotidien » a pu suivre, il y a quelques semaines, la deuxième étape du périple de ces praticiens volants, à Amorgos.

Reportage paru dans le Quotidien du Médecin le 13 octobre 2014.