L’Union européenne a recommencé à expulser des réfugiés vers la Grèce

 

| De notre correspondante à Athènes | lundi 14 août 2017

Le ministre grec de l’Immigration l’a annoncé : les renvois de réfugiés vers la Grèce ont repris, après six ans d’interruption du règlement Dublin III. Les ONG sont inquiètes alors que les autorités sont toujours débordées.

 

Par Marina Rafenberg

« Nous avons eu des pressions de certains pays européens pour reprendre les renvois vers la Grèce », a expliqué le ministre de l’Immigration, Ioannis Mouzalas, au micro d’une radio grecque. Avant de lâcher :« Je comprends que les gouvernements européens veulent satisfaire certains de leurs électeurs ».

Depuis 2011, le règlement de Dublin III était suspendu et les demandeurs d’asile entrés sur le sol européen par la Grèce n’y étaient plus renvoyés par les autres pays membres de l’Espace Schengen. Le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies et plusieurs ONG considéraient que les conditions d’accueil en Grèce étaient jusqu’à présent « inhumaines » pour les réfugiés.

Le ministère de l’Immigration grec a déjà reçu 392 demandes de retour, mais pour l’instant, les renvois se font très progressivement : cinq depuis l’Allemagne, trois depuis la Suisse, deux depuis la Belgique et un depuis les Pays-Bas.

Les ONG sont inquiètes

Les personnes renvoyées en Grèce auront le droit d’y demander d’asile. Les renvois ne s’appliqueront que pour les candidats à l’exil arrivés après la fermeture de la route des Balkans en mars 2016 ; la mesure ne sera pas rétroactive.

Du côté des ONG, on grince des dents. Les conditions d’accueil en Grèce restent critiques pour les réfugiés. En juillet, Human Rights Watch affirmait par exemple que les services d’asile grecs ne prenaient pas assez bien en compte le cas des réfugiés mineurs non accompagnés souvent enregistrés comme des adultes et détenus dans les centres avec des adultes.

Vingt-cinq ONG ont également envoyé au gouvernement une lettre dénonçant l’excessive complexité administrative, qui constitue pour de nombreux réfugiés une entrave à l’accès au travail et à la santé. La Grèce accueille actuellement 60 000 réfugiés sur son territoire.

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Tilos, l’île grecque qui tend les bras aux réfugiés

| De notre envoyée spéciale à Tilos | mardi 22 août 2017

École, apprentissage de la langue, travail dans les infrastructures touristiques… La petite île grecque de Tilos, près de Rhodes, accueille les réfugiés syriens avec un succès tel que beaucoup d’entre eux se verraient bien faire leur vie sur ce bout de terre émergé dans la mer Egée. Reportage.

 

Par Marina Rafenberg

Tilos ne compte que 500 habitants, se situe à 15 heures de bateau d’Athènes, et pourtant la petite île s’est acquise une renommée : abolition de la chasse en 1993, mise en place d’un système de télémédecine, premier mariage homosexuel en Grèce en 2007, accueil des réfugiés venant de Turquie avec les seuls moyens de la mairie et de la population locale, première île de Méditerranée en passe de devenir autosuffisante en énergie. À Tilos, « l’humain prime sur tout », explique en souriant la maire Maria Kamma, élue en 2004.

En 2010, l’île accueille déjà des milliers de réfugiés, Afghans et Irakiens, avant que les arrivées de Syriens ne s’amplifient au printemps 2014. Sans aide gouvernementale ou européenne, le conseil municipal et les habitants organisent l’accueil des déracinés, installés successivement dans l’école, l’église, puis un camp militaire abandonné et réaménagé. En 2014 et en 2015, jusqu’à .000 réfugiés (soit le double de la population locale) arrivaient en quelques jours sur les côtes de la petite île. « Imaginez qu’à l’époque, nous n’avions même pas de bateaux des garde-côtes pour récupérer ces pauvres personnes en pleine mer ou lors de tempête ! C’était un pêcheur de l’île qui allaient les secourir au risque de sa vie », raconte Eleni Pissa, coordinatrice de Solidarity now. Depuis juillet 2016, l’ONG a installé dix conteneurs dans l’ancien camp militaire et a encouragé les familles vulnérables qui attendaient dans des conditions pénibles sur d’autres îles comme Lesbos ou Rhodes à venir à Tilos.

Depuis la mise en place de l’accord UE-Turquie en mars 2016, le flux vers les îles grecques s’est tari. Les réfugiés qui arrivent sur les îles voient leurs demandes d’asile étudiées. Si les services d’asile considèrent que la Turquie est un « pays sûr », ils peuvent être renvoyés de l’autre côté de la mer Egée. Mais les services d’asile étant débordés, les examens des demandes prennent des mois et les réfugiés vivent dans des conditions précaires dans des camps souvent surchargés comme à Chios, Lesbos ou Kos…

Pour s’intégrer, la base, c’est la langue. Sans communiquer, on ne peut rien faire.

« Nous suivons leur demande d’asile, les mettons en contact avec des avocats à Rhodes. Parallèlement, nous leur donnons les outils appropriés pour s’assurer un avenir, ici à Tilos, en Grèce, ou à l’étranger. Pour s’intégrer, la base, c’est la langue. Sans communiquer, on ne peut rien faire. Nous donnons des cours de grec, d’anglais, d’informatique à tous les réfugiés qu’ils le souhaitent. Nous leur faisons passer des diplômes d’anglais ou d’informatique qui leur serviront s’ils décident de continuer leurs études ailleurs », soutient Eleni Pissa. Six personnes travaillent avec elle au centre d’accueil pour réfugiés : deux professeurs de grec, deux d’anglais, une assistante sociale et une femme de ménage.

Issam, 12 ans, parle anglais et grec, joue de la guitare et entonne des chansons grecques. Après un mois à Kastellorizo, puis un autre à Rhodes, il a été transféré ici avec sa famille, il y a six mois. Il s’est fait des amis grecs et a repris un rythme scolaire normal après avoir arrêté l’école pendant quatre ans. « Moi, je veux grandir à Tilos, je me sens bien avec tout le monde, l’île est très jolie. C’est un petit paradis ! », s’exclame-t-il.

Elena Pissa renchérit : « Le camp n’est qu’à cinq minutes de la place du port de Livadia. Toute la journée, les locaux et les réfugiés se côtoient, nous ne formons qu’un à Tilos. » Les habitants n’ont jamais exprimé de réticence à accueillir les réfugiés, contrairement à d’autres îles voisines plus touristiques qui craignaient des répercussions économiques. « Nous avons réagi normalement comme tout humain doit réagir face à des situations de détresse. Combien d’entre nous, Grecs, ont été réfugiés et migrants et peuvent comprendre ce que ces personnes endurent ? », note Maria Kamma. Les habitants se sont également rendus compte qu’il était de leur intérêt d’accueillir les réfugiés : treize emplois ont été créés sur l’île avec la mise en place du programme de Solidarity Now, et l’école locale va être redynamisée avec l’arrivée des jeunes réfugiés à la rentrée prochaine.

« Vous savez, 7500 réfugiés sont passés par notre île et ils transmettent tous une image très positive de Tilos dans leur pays d’accueil. En Allemagne, en Suède, on entend parler de Tilos par la voix des réfugiés », ajoute la maire. Grâce au programme de Solidarity Now, financé à hauteur de 500 000 euros par le Haut Commissariat aux Réfugiés, l’Union européenne et la fondation Open Society, sept réfugiés sur 20 ont trouvé un travail saisonnier sur l’île, dans un hôtel, une boulangerie, un restaurant et un supermarché. Maha, qui n’a jamais travaillé de sa vie en Syrie, est ravie de faire le service de chambre à l’hôtel Eleni. Et son employeur, Michalis Kipraios est admiratif : « L’administration a fait tous les papiers pour qu’elle travaillent en toute légalité et qu’elle ait la sécurité sociale. Pourquoi est-ce que j’embaucherai un autre employé venant d’Athènes ou d’ailleurs en Grèce, alors que j’ai quelqu’un sur place qui travaille très bien ? ». Dans les mois à venir, Maria Kamma veut créer une coopérative pour fabriquer le fromage de chèvre traditionnel de l’île : « Un bon moyen pour employer également les réfugiés qui le veulent. »

GRÈCE : DÉBORDÉS ET PLUS PAYÉS, LES SERVICES D’ASILE SONT EN GRÈVE

| De notre correspondante à Athènes | jeudi 6 avril 2017

Les contractuels des services d’asile grecs, embauchés après la fermeture de la « route des Balkans », se sont mis en grève. Ces derniers ne sont plus payés depuis des mois et ne peuvent pas traiter correctement les demandes des réfugiés, faute de moyens suffisants.

 

Par Marina Rafenberg

Quelque 300 employés contractuels ont été embauchés par les services d’asile grecs depuis la fermeture de la « route des Balkans ». Mais, impayés depuis plusieurs mois, ces derniers se sont mis en grève mercredi, pour 48 heures. Ils ont aussi organisé un rassemblement devant les bureaux du ministre de l’Immigration, Ioannis Mouzalas, qui a reçu leurs représentants.

Une soixantaine de contractuels n’ont pas été payés depuis novembre et près de 260 depuis janvier-février. Les demandeurs d’asile qui avaient rendez-vous ces derniers jours pour que leurs cas soient étudiés se sont donc retrouvés en face d’effectifs réduits et les entretiens ont parfois été reportés de plusieurs mois.

Ahmad, un Syrien de 26 ans arrivé sur les côtes grecques avant la mise en œuvre de l’accord UE-Turquie le 20 mars 2016, a demandé l’asile en Grèce en septembre dernier et obtenu un entretien le 4 avril. Mardi, à 14h, une employée lui a appris qu’il n’y avait pas de traducteur disponible. Ahmad a rétorqué qu’il pouvait parler en anglais et ne souhaitait pas disposer de son droit à un traducteur. Mais il va falloir qu’il revienne le 11 août prochain pour son entretien. Légalement, la Grèce doit étudier dans un délai de neuf mois maximum les demandes d’asile des réfugiés arrivés dans le pays.

« Les services d’asile manquent de personnels et surtout de traducteurs, ce n’est pas si évident de trouver des personnes qualifiées parlant bien grec et arabe », concède-t-on au ministère de l’Immigration. « Nous avons embauché des gens récemment, mais pas encore assez. Il y a des mois, l’EASO, le Bureau européen d’appui en matière d’asile, avait promis de nous envoyer des renforts, mais nous les attendons toujours. »

Lors de la mise en place de l’accord UE-Turquie, les pays européens avaient promis de soutenir la Grèce, notamment dans les îles, pour aider le pays à traiter les demandes d’asile au plus vite. Selon la Commission européenne, 4000 spécialistes, parmi lesquels des traducteurs, devaient être déployés. Dans les faits, seul un quart d’entre eux sont arrivés.

With art and sport, young refugees build new lives in Greece

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ATHENS (AFP) –

Jawad Ahmadi, an 18-year-old Afghan, reached the island of Lesbos a year ago with his older brother and cousin, believing Greece would be just a temporary stop on his way to Germany.

But just as he arrived, Europe’s borders were shut, leaving him stuck in Greece and curtailing his European dream.

“For eight months, every day, I woke up without knowing what I was going to do that day,” Ahmadi says. “I was going crazy.”

But four months ago, Ahmadi made his way to the Athens offices of the Greek Forum of Migrants and began Greek language lessons.

Now, in addition to the language classes, he is preparing for a football tournament, part of an effort by aid groups to help young refugees find a place in their new home.

“I decided to take charge and start building my future. I want to study computers and keep playing football, my passion,” says Ahmadi.

“In the end, it’s probably a good thing that I stayed in Greece. Here, the government doesn’t give any help to refugees: You have to work harder than in Germany, where refugees are pampered.”

With the support of Mercy Corps, the US-based humanitarian group, Ahmadi has formed his own football team. It competes in a tournament launched by the group in January for teams composed of refugees as well as volunteers from Greece, Spain and other European countries.

“We’ve noticed that a lot of activities were being offered for children, but there were few for teenagers and young adults,” says Mercy Corps’ Monica Rabii.

“But they are very nervous because they don’t know what their future holds.”

“That’s why, thanks to donations from large international companies, we decided to finance projects for young refugees, in partnership with local players.”

– ‘Like a normal citizen’ –

For Ahmadi, the tournament is the best way for migrants to mix with Greeks and other Europeans, “and to show that refugees are just like any other youths”.

Each morning he leaves a camp in Oinofita, an industrial zone about an hour north of Athens, to attend his language classes and football practice.

“I only come back to the camp to sleep,” he says. “I feel more and more like a normal citizen, and less like a migrant stuck in Greece,” he said.

Iman al-Bohtori, a 22-year-old Syrian who also arrived last March, is also looking forward to recovering “a normal life”.

She is hoping to be allowed to join family members in Sweden, where her sister recently went to be with her husband and their brother.

“When my sister left, I was very depressed, I felt paralysed,” says Bohtori, who has an economics degree from the University of Damascus.

But after meeting a worker at Mercy Corps, she began attending activities organised by Melissa, an association that helps migrant women by putting them in touch with former refugees.

There, she plays the guitar and makes origami, activities that help her to “stay positive, and not think about the past or the uncertainties of the future.”

Melissa recently held a sculpture class where participants began by carving dolls out of potatoes — eliciting peals of laughter around the room.

“It is meant for every single one of them to feel some worth, to create, to have creativity, to not just sit and wait,” said Brumilda Mustafa Guda, an Albanian artist who led the class.

For Zozen Daoud, a 26-year-old Syrian mother of two, the class offers a chance to “relax, and forget that I’m stuck in Greece with no job and far from the ones I love”.

“I spent eight months at Idomeni,” a migrant camp on the closed border with Macedonia, “where I only thought about my survival,” she said.

“Now, even if Greece wasn’t my first choice, I have to think about settling here, learning the language and finding a job.”

by Marina RAFENBERG

Bloqués en Grèce, des réfugiés se reconstruisent par l’art et le sport

REPORTAGE 

“Je ne reviens au camp que pour dormir, je me sens de plus en plus comme un citoyen normal”.

AFP/ Marina RAFENBERG. Publié le 27/03/2017.

“Pendant huit mois, chaque jour, je me réveillais sans savoir ce que j’allais faire de ma journée, je devenais fou”, raconte Jawad Ahmadi. Aujourd’hui, il apprend le grec et s’occupe d’un tournoi de football à Athènes.

Jawad, 18 ans, Afghan de Kaboul, pensait que la Grèce ne serait qu’une étape sur la route de l’Allemagne. Mais lorsqu’il débarque sur l’île de Lesbos le 5 mars 2016, avec son frère aîné et son cousin, les frontières du nord du pays viennent de se refermer, ruinant son rêve.
Un an plus tard, après des mois difficiles, Jawad a surmonté sa déception. “Finalement, ce n’est peut-être pas plus mal que je sois resté en Grèce. Ici, l’Etat ne donne pas d’aides aux réfugiés. Tu es obligé de faire plus d’efforts qu’en Allemagne où les réfugiés sont choyés”, croit-il savoir.
Il y a quatre mois, il s’est donc rendu dans les locaux du Forum grec pour les migrants à Athènes pour suivre ses premiers cours de grec. “Je me suis pris en main pour construire peu à peu mon avenir. Je veux étudier l’informatique et continuer le football, ma passion”, souligne-t-il.

Pour cela, il bénéficie du soutien d’une ONG, Mercy Corps, qui l’a aidé à monter son équipe, et depuis janvier à mettre en place un tournoi où s’affrontent différentes équipes composées de joueurs réfugiés, grecs mais aussi italiens et espagnols notamment.
“Nous avions remarqué que beaucoup d’activités étaient proposées aux enfants mais peu aux adolescents et jeunes adultes. Pourtant, ils sont très angoissés car ils ne savent pas à quoi va ressembler leur avenir”, explique Monica Rabii, de Mercy Corps. “C’est ainsi que grâce à des fonds venant de grandes entreprises internationales,nous avons décidé de financer les projets qu’avaient certains jeunes réfugiés, en partenariat avec des acteurs locaux”, poursuit-elle.

Pour Jawad, le tournoi de foot est le meilleur moyen “de faire se rencontrer des Européens, des Grecs et des réfugiés, et de montrer que les réfugiés sont des jeunes comme les autres, avec les mêmes passions”.
Chaque matin il part du camp d’Oinofita, dans une zone industrielle à une heure au nord d’Athènes, pour suivre ses cours de grec et aller à son entraînement de foot.

‘Comme un citoyen normal’

“Je ne reviens au camp que pour dormir, je me sens de plus en plus comme un citoyen normal et plus comme un migrant coincé en Grèce”, se réjouit-il.

A Athènes, dans le centre Melissa qui coopère avec Mercy Corps, Iman Al Bohtori, une Syrienne de 22 ans, aspire aussi à reprendre une “vie normale”. Arrivée elle aussi en mars 2016, elle attend un hypothétique regroupement familial en Suède. Sa soeur a pu y rejoindre son mari et leur frère il y a quelques semaines.
“Quand ma soeur est partie, j’étais très déprimée, je me sentais paralysée”, raconte cette diplômée en économie de l’université de Damas. Mais elle finit par écouter une personne rencontrée à Mercy Corps, qui insiste pour qu’elle vienne “participer aux activités ou juste papoter”. Elle joue de la guitare, fait des origamis, pour “aller de l’avant, rester positive, ne pas penser au passé ni à l’incertitude de l’avenir”.

A Melissa, association qui vient en aide aux femmes réfugiées en incitant les migrants d’hier à dialoguer avec les nouveaux arrivants grâce aux arts, le cours de sculpture prodigué par une artiste albanaise provoque des éclats de rire. Les participantes doivent fabriquer une poupée à partir d’une pomme de terre. “Je me détends, j’oublie que je suis bloquée en Grèce sans travail et loin de ceux que j’aime”, commente Zozen Daoud, une Syrienne de 26 ans.
“J’ai passé huit mois à Idomeni (à la frontière fermée avec la Macédoine), où je ne pensais qu’à ma survie, confie cette mère de deux enfants. Désormais, même si la Grèce n’était pas mon premier choix, je dois penser à m’y intégrer, apprendre la langue, trouver un travail”.

En Grèce, le cri de colère des réfugiés et des ONG contre l’accord UE-Turquie

LE MONDE | 20.03.2017 à 10h44 • Mis à jour le 20.03.2017 à 14h43

Par Marina Rafenberg (Athènes, intérim)

« Je ne m’attendais pas à être traité comme un prisonnier en arrivant en Europe, dit en soupirant Eyad, 41 ans, arrivé le 11 novembre sur l’île de Lesbos. J’ai fui la guerre en Syrie, j’ai été torturé en prison par le régime d’Assad pour mes opinions politiques. Je pensais qu’en arrivant en Europe, je serais protégé, mais j’ai été détenu comme un criminel pendant deux mois à Lesbos avant d’obtenir ma carte de demandeur d’asile. » Depuis la mise en place de l’accord entre Ankara et l’Union européenne, le 20 mars 2016, tout migrant arrivé en Grèce depuis les côtes turques doit être renvoyé en Turquie après étude de sa demande d’asile.

Si la Turquie est jugée comme étant un « pays sûr » pour le demandeur, il ne pourra alors pas rester en Grèce. Depuis un an, 851 migrants ont été renvoyés en Turquie selon les derniers chiffres de la police grecque, soit parce qu’il ne s’agissait pas de personnes pouvant prétendre au statut de demandeur d’asile mais de migrants économiques, soit parce qu’ils optaient pour un retour volontaire, souvent désespérés à force de rester dans les camps des îles grecques dans des conditions déplorables. Aucun Syrien n’a jusque-là officiellement été forcé à retourner en Turquie.

Lire aussi :   Quel est le bilan du pacte migratoire UE-Turquie au bout d’un an ?

Mais d’ici à quelques jours, le Conseil d’Etat grec pourrait prendre une décision qui fera jurisprudence. En effet, deux demandeurs d’asile syriens arrivés après le 20 mars 2016 ont fait appel pour ne pas être renvoyés en Turquie et ont été entendus par la justice grecque le 10 mars. « Si le Conseil d’Etat rejetait l’appel, cela pourrait ouvrir la voie à des renvois massifs de demandeurs d’asile en Turquie », explique Human Rights Watch dans un rapport publié le 15 mars.

« Après toutes les épreuves que nous avons traversées, ils veulent nous renvoyer en Turquie… »

Salim est arrivé le 20 mars 2016 sur l’île grecque de Chios, le jour même de l’entrée en vigueur de l’accord. « Je n’ai même pas eu le temps de marcher quelques mètres sur la terre ferme que la police m’a arrêté et m’a emmené dans un camp fermé, où je suis resté pendant vingt jours sans pouvoir sortir », explique Salim. Après avoir été envoyé sur l’île de Léros, « dans un camp surpeuplé où nous étions douze par conteneur, sans avoir aucune intimité », Salim a fini par obtenir sa carte de demandeur d’asile après deux mois et demi d’attente et a pu être transféré à Athènes, car considéré comme un cas « vulnérable ». Il a subi une opération chirurgicale au torse il y a quelques semaines.

Mais le jeune homme de 25 ans a eu le 14 octobre 2016 une mauvaise nouvelle : sa demande d’asile en Grèce a été rejetée en première instance. D’ici à une semaine il devrait avoir la réponse de son appel. « Après toutes les épreuves que nous avons traversées, ils veulent nous renvoyer en Turquie… Je ne compte pas attendre mon retour forcé bien sagement. Si j’avais l’opportunité et l’argent dans les jours à venir, je prendrais le chemin du nord de l’Europe avec un passeur ou même sans », s’exclame Salim.

« DÉPRESSIONS ET STRESS AIGU »

Un an après l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, près de 62 400 migrants seraient toujours bloqués en Grèce, d’après les chiffres du gouvernement grec. C’est à Léros, Cos, Chios, Samos, Lesbos, les cinq centres d’identification et d’enregistrements des migrants dits « hot spots », que la situation est la plus critique. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ces cinq îles peuvent accueillir jusqu’à 8 759 personnes, alors que 14 000 demandeurs d’asile s’y trouveraient actuellement.

« A Lesbos, le camp de Moria est en surchauffe. Les conditions sont difficiles. Cet hiver, nous avons vu notamment des tentes non chauffées abriter des familles, trois personnes sont également mortes dans ce centre… », rappelle Efi Latsoudi qui, depuis 2012, gère à Lesbos un centre pour les réfugiés les plus vulnérables arrivés sur l’île (femmes enceintes, jeunes enfants, handicapés) et qui a été récompensée en 2016 par le prix Nansen pour les réfugiés décerné par le HCR. « Nous observons de plus en plus de cas de dépression et de stress aigu chez les réfugiés. Ils ont peur d’être renvoyés en Turquie. Certains sont depuis un an dans les camps sans savoir ce qu’ils vont devenir… », expose-t-elle.

Selon Médecins sans frontières, les automutilations et tentatives de suicide sont en « nette augmentation ». D’après le rapport de l’organisation non gouvernementle (ONG), à Lesbos les psychologues ont reçu ces derniers mois trois fois plus de patients souffrant de stress post-traumatique.

DES CONDITIONS « DÉGRADANTES »

A Lesbos, Efi Latsoudi s’inquiète également du « manque de transparence et de visibilité sur ce qu’il se passe dans les centres de détention », où sont détenus les migrants le temps que leurs demandes d’asile soient étudiées. « Un Syrien est ainsi détenu depuis six mois, dans des conditions qui nous sont inconnues puisque nous n’avons pas accès au site… », ajoute-t-elle.

Lors d’une visite à Lesbos jeudi 16 mars, le commissaire européen chargé des migrations, Dimitris Avramopoulos, a qualifié l’accord Turquie-UE de « succès », assurant qu’il avait permis de réduire le nombre d’arrivées en Grèce, qui seraient passées « de quelque 10 000 (…) par jour il y a un an à une cinquantaine en moyenne ».

Au contraire pour les ONG et les associations, comme Amnesty International, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), Human Rights Watch, Médecins sans frontières, Solidarity Now, le Conseil des réfugiés grec, et l’Union des droits de l’homme grecque, c’est un échec. Ce pacte « mine les valeurs européennes des droits de l’homme et de la dignité », viole le droit international de l’asile, et crée des conditions « dégradantes » pour les migrants bloqués sur les îles grecques, tout en favorisant les affaires des passeurs, ont-elles déclaré lors d’une conférence de presse jeudi, quelques jours avant le premier anniversaire de l’accord.

« 4.1 MILES » : UN DOCUMENTAIRE GREC SUR LA CRISE DES RÉFUGIÉS NOMINÉ AUX OSCARS

| De notre correspondante à Athènes | dimanche 26 février 2017

Le documentaire 4.1 Miles réalisé par Daphné Matziarakis retrace le quotidien d’un garde-côte de l’île de Lesbos, porte d’entrée privilégiée des réfugiés en Europe ces dernières années.

 

Par Marina Rafenberg

« Quand je suis retournée en Grèce pour faire un film sur la crise des réfugiés, j’ai découvert une situation que je n’aurais jamais imaginée possible », explique au New York Times Daphné Matziaraki, la réalisatrice grecque installée à San Francisco. Le titre du documentaire 4.1 miles fait référence à la distance qui sépare les côtes turques de l’île grecque de Lesbos.

En octobre 2015, Daphné Matziaraki est montée à bord d’un bateau de patrouille pour une période de trois semaines. Elle a suivi le quotidien d’un garde-côte, Kyriakos Papadopoulos, amené à secourir des milliers de réfugiés traversant la mer Égée à bord de canots surchargés. La première fois que le navire de Kyriakos a dû venir en aide à des réfugiés, c’était en septembre 2001. À l’époque, dix Afghans avaient été tirés des eaux profondes. Fin 2014, à Lesbos, entre 50 et 100 réfugiés arrivaient quotidiennement. En 2015, un million de réfugiés ont accosté sur les côtes grecques, dont la majorité à Lesbos. De garde-côtes à sauveteurs, Kyriakos et son équipe ont dû s’adapter à la situation.

À son arrivée à Lesbos, Daphné Matziaraki a été surprise par le manque d’aide dont bénéficiaient les locaux pour faire face à la crise, comme elle le raconte dans une tribune au New York Times : « Ils avaient l’air complètement abandonnés, comme si le monde leur avait laissé gérer seuls une crise humanitaire énorme ». Malgré les difficultés, Kyriakos Papadopoulos n’a jamais songé à se faire muter vers un poste plus tranquille : « Il y a eu des moments très durs », souligne-t-il dans le quotidien grec Kathimerini. « Mais quand tu sauves une personne ou plus, cela te donne la force de continuer. J’oublie toutes les scènes horribles et je vais de l’avant. »

Avec ce documentaire d’une vingtaine de minutes, filmé avec réalisme, la caméra proche des personnages et en temps réel lors d’une mission en mer, la réalisatrice nous interroge. « Cela nous conduit à nous poser la question de notre responsabilité collective, le choix que nous faisons pour nous-mêmes et pour les autres. Nous ne sommes pas tous confrontés de manière immédiate avec la crise des réfugiés comme le capitaine dont j’ai fait le portrait ici. Mais alors que notre monde devient de plus en plus interconnecté et violent, nous sommes tous face à des choix : agirions-nous comme il le fait pour sauver la vie d’étrangers ? », commente-t-elle dans les colonnes du New York Times.

Ce 26 février, le verdict des Oscars tombera dans les États-Unis de Donald Trump et donnera sans doute l’occasion à Daphné Matziaraki de passer un message plus que jamais d’actualité.