LA GRÈCE DES ANNÉES 1980 : KITSCH, LIBERTÉ, MODERNITÉ

| De notre correspondante à Athènes | mercredi 8 mars 2017

Les années 1980 en Grèce, c’étaient celles de la libéralisation des moeurs, de l’intégration européenne et de la croissance économique. Une époque dorée où le pays s’ouvrait, et que la classe moyenne regarde aujourd’hui avec nostalgie. Un monde a disparu, et c’est sans doute pour cela que l’exposition consacrée à cette décennie connait un tel succès à Athènes.

 

Par Marina Rafenberg

L’exposition « La Grèce des années 80 » qui se tient depuis le 25 janvier dans l’ancienne usine à gaz Technopolis d’Athènes suscite un immense engouement dans la capitale grecque. Cette décennie, qui a vu l’arrivée au pouvoir du Mouvement socialiste panhellénique (PASOK) reste associée une période de progrès social, de libéralisation des moeurs et d’ouverture à la mondialisation. Mais aussi de clientélisme et de corruption à tous les étages.

Un salon au canapé molletonné tourné vers une télévision couleur, au mur des tableaux représentant des natures mortes ou des icônes kitsch. La pièce est séparée de la salle à manger par une porte coulissante en verre, une chambre d’enfants avec lit superposé, des posters de Davie Bowie et des magazines d’adolescents, une cuisine verte pâle recouverte de carrelages, etc. Bienvenue dans un appartement typique des années 1980 ! L’exposition nous emmène à une époque de « sécurité économique, politique et sentimentale », comme l’explique l’un des curateurs, Panagis Panagiotopoulos. « Cette époque est une période de stabilité pour la Grèce, alors que le pays vient de sortir de la dictature », continue le sociologue. « Les citoyens grecs jouissent durant cette décennie de plus en plus de libertés, la société évolue ».

En 1981, Andréas Papandréou, le chef du PASOK est élu Premier ministre avec un slogan efficace, « le changement ». En 1984, l’avortement est légalisé, le droit de vote abaissé à 18 ans. En 1981 également, le Grèce intègre l’Union européenne. En 1982, le droit de la famille est réformé, le mariage civil légalisé, les résistants de la Seconde Guerre mondiale enfin reconnus et les salaires minimums revalorisés de 30%. En 1983, un système de sécurité sociale est mis en place et il permet à tous d’accéder gratuitement aux soins. En 1989, les fichiers des opposants de gauche constitués durant la guerre civile (1944-1949) et la dictature des Colonels (1967-1974) sont brûlés.

Grâce à cette exposition, la classe moyenne se regarde dans un miroir, comme si elle remontait le temps.

Les ondes se libèrent, les journaux se multiplient, le métal et le rock se répandent, les supermarchés et les centres commerciaux qui fleurissent participent à la modernisation du pays. Les richesses sont réparties de manière plus équitables, la classe moyenne s’élargit et plonge à corps perdu dans le consumérisme. « La classe moyenne est aujourd’hui durement touchée par la crise et les mesures d’austérité. Grâce à cette exposition, elle se regarde dans un miroir, comme si elle remontait le temps de quelques années. Mais notre but n’est pas de susciter de la nostalgie ou de diaboliser notre époque », soutient pourtant Panagis Panagiotopoulos. « La démocratie moderne est née en Grèce avec la chute de la dictature en 1974, mais la société n’a commencé à évoluer que dans les années 1980. Nous voulons juste rappeler d’où nous venons ».

Sur un panneau posté pour les visiteurs avant le début de l’exposition, les chercheurs Vasilis Vamvakas et Panagis Panagiotopoulos, qui ont encadré l’exposition, expliquent : « La décennie des années 1980 est une période de transition, de changement et de conflit. (…) Elle a conduit à la prospérité et à la démocratisation. Aujourd’hui, alors que ces valeurs sont en danger, nous vous invitons à vous familiariser avec les années 1980 ». Pour ce faire, les organisateurs ont fait appel au public, qui a prêté plus de 2000 objets, documents et photos. « Ce genre d’initiative était inédite en Grèce mais elle était nécessaire pour impliquer le public et raconter que cette époque est à la fois proche et lointaine. Si plus de 30 000 visiteurs ont franchi les portes de Technopolis en seulement quelques semaines, c’est que le sujet les intéressait », s’enthousiasme Panagis Panagiotopoulos.

Beaucoup d’argent de l’Union européenne a été gaspillé en 1987-1988.

Les années 1980 n’ont bien sûr pas été parfaites. En 1985, la Grèce est déjà au bord de la faillite et bénéficie de prêts de l’Union européenne, puis en 1988 de fonds pour développer le pays (les « paquets Delors »). L’organisation terroriste de gauche 17 novembre est à l’origine de l’assassinat de l’industriel Dimitris Angelopoulos en 1986 et du député de droite Pavlos Bakoyannis en 1990, les affaires de corruption sont légion et le clientélisme gangrène toute la société. Mais pour Panagis Panagiotopoulos, il serait trop simpliste de voir dans l’action politique d’Andréas Papandréou l’origine de la crise que traverse actuellement le pays. « Le clientélisme a des racines bien plus lointaines, même s’il est vrai qu’il s’est propagé dans les années 1980. Beaucoup d’argent de l’Union européenne a été gaspillé en 1987-1988, mais ce n’était pas qu’un problème grec. L’État s’est développé grâce à une politique keynésienne de croissance qui entraîne de l’inflation. Il y a eu à cette époque des nationalisations mais pas de restructuration de l’industrie ni du secteur secondaire. Aucune politique n’a été mise en place pour développer durablement le pays ».

Cette décennie des années 1980 en Grèce a-t-elle des équivalents en Europe ? « Il existe entre la Grèce et le reste de l’Europe quelques points communs, notamment en ce qui concerne la libéralisation des ondes et le début de la mondialisation. Comme l’Espagne et le Portugal, la Grèce a connu la chute d’une dictature de droite, les débuts d’une démocratie pluraliste et l’intégration à l’Union européenne. Mais les problèmes structurels, comme le clientélisme, étaient déjà là », conclut Panagis Panagiotopoulos.

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