Athènes, éternelle et moderne

Dossier publié dans le magazine Tour Hebdo dans l’édition de mars 2017. 

 

 

 

MALGRÉ LA CRISE ÉCONOMIQUE, LA CAPITALE HELLÈNE POURSUIT SES MÉTAMORPHOSES. ENTRE ORIENT ET OCCIDENT, ENTRE PASSÉ ET PRÉSENT, ENTRE MER ET MONTAGNES, ATHÈNES A DE QUOI SÉDUIRE TOUS LES VISITEURS.

 

Reportage réalisé par Marina Rafenberg

 

Au printemps dernier, le centre culturel Stavros Niarchos, conçu par l’architecte Renzo Piano, a ouvert ses portes à Athènes. Son parc, nouveau poumon vert de la capitale, doit accueillir la Bibliothèque nationale et l’Opéra. Après six années de crise et d’immobilisme, la capitale grecque renaît. À l’automne, c’est le musée d’Art contemporain (EMST) qui a été inauguré. La crise n’a pas aliéné la créativité des Grecs. Le cinéma, le théâtre, le street art connaissent un nouvel essor. Comme on peut s’en apercevoir en déambulant dans les quartiers d’Exarchia et de Psiri. L’Athènes d’aujourd’hui côtoie partout son passé. Se balader dans le quartier d’Anafiotika (proche de l’Acropole) à l’ombre des maisons néoclassiques et des bougainvilliers est un vrai plaisir. En soirée, boire un verre au bar A for Athens avec vue sur le Parthénon constitue une expérience magique. Au coucher du soleil, déguster des mezzés dans la marina de Microlimano, au Pirée, permet de profiter

d’un autre cadre onirique, avec la mer à l’horizon. Malgré son apparence de cité bétonnée, Athènes offre de nombreuses escapades dans la nature. Par exemple en filant sur la Riviera profiter de la plage de sable de Kavouri. Pourquoi ne pas plonger aussi dans le lac de Vouliagmeni ? Ses sources d’eau chaude, connues depuis l’Antiquité, ont des propriétés bienfaisantes pour le corps. Quant aux amateurs de randonnée, ils pourront battre les sentiers du mont Hymette, le panorama sur Athènes y est époustouflant ! Selon les chiffres de l’aéroport international d’Athènes, en 2016, 20,2 millions de passagers ont atterri dans la capitale grecque, soit une augmentation de 10,7 % par rapport à 2015. Entre janvier et novembre 2016, plus de 330 000 visiteurs français sont venus visiter Athènes, soit 3 % de plus qu’en 2015.

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« 4.1 MILES » : UN DOCUMENTAIRE GREC SUR LA CRISE DES RÉFUGIÉS NOMINÉ AUX OSCARS

| De notre correspondante à Athènes | dimanche 26 février 2017

Le documentaire 4.1 Miles réalisé par Daphné Matziarakis retrace le quotidien d’un garde-côte de l’île de Lesbos, porte d’entrée privilégiée des réfugiés en Europe ces dernières années.

 

Par Marina Rafenberg

« Quand je suis retournée en Grèce pour faire un film sur la crise des réfugiés, j’ai découvert une situation que je n’aurais jamais imaginée possible », explique au New York Times Daphné Matziaraki, la réalisatrice grecque installée à San Francisco. Le titre du documentaire 4.1 miles fait référence à la distance qui sépare les côtes turques de l’île grecque de Lesbos.

En octobre 2015, Daphné Matziaraki est montée à bord d’un bateau de patrouille pour une période de trois semaines. Elle a suivi le quotidien d’un garde-côte, Kyriakos Papadopoulos, amené à secourir des milliers de réfugiés traversant la mer Égée à bord de canots surchargés. La première fois que le navire de Kyriakos a dû venir en aide à des réfugiés, c’était en septembre 2001. À l’époque, dix Afghans avaient été tirés des eaux profondes. Fin 2014, à Lesbos, entre 50 et 100 réfugiés arrivaient quotidiennement. En 2015, un million de réfugiés ont accosté sur les côtes grecques, dont la majorité à Lesbos. De garde-côtes à sauveteurs, Kyriakos et son équipe ont dû s’adapter à la situation.

À son arrivée à Lesbos, Daphné Matziaraki a été surprise par le manque d’aide dont bénéficiaient les locaux pour faire face à la crise, comme elle le raconte dans une tribune au New York Times : « Ils avaient l’air complètement abandonnés, comme si le monde leur avait laissé gérer seuls une crise humanitaire énorme ». Malgré les difficultés, Kyriakos Papadopoulos n’a jamais songé à se faire muter vers un poste plus tranquille : « Il y a eu des moments très durs », souligne-t-il dans le quotidien grec Kathimerini. « Mais quand tu sauves une personne ou plus, cela te donne la force de continuer. J’oublie toutes les scènes horribles et je vais de l’avant. »

Avec ce documentaire d’une vingtaine de minutes, filmé avec réalisme, la caméra proche des personnages et en temps réel lors d’une mission en mer, la réalisatrice nous interroge. « Cela nous conduit à nous poser la question de notre responsabilité collective, le choix que nous faisons pour nous-mêmes et pour les autres. Nous ne sommes pas tous confrontés de manière immédiate avec la crise des réfugiés comme le capitaine dont j’ai fait le portrait ici. Mais alors que notre monde devient de plus en plus interconnecté et violent, nous sommes tous face à des choix : agirions-nous comme il le fait pour sauver la vie d’étrangers ? », commente-t-elle dans les colonnes du New York Times.

Ce 26 février, le verdict des Oscars tombera dans les États-Unis de Donald Trump et donnera sans doute l’occasion à Daphné Matziaraki de passer un message plus que jamais d’actualité.

Comment les entrepreneurs grecs survivent

Délocalisations en Bulgarie, salariés payés en bons d’achat : après sept années de récession, le système D demeure le principal atout de l’activité économique du pays.

Article publié le 12 février dans le JDD.

 

Yannis Kostopoulos travaille depuis moins d’un an dans une grande compagnie de téléphonie grecque. Pour 30 heures hebdomadaires, le jeune homme de 25 ans est payé 320 euros net par mois mais dispose également de 150 euros de coupons alimentaires qu’il peut utiliser dans les supermarchés et dans certaines chaînes de restauration. “Évidemment, je préférerais avoir à la place de l’argent qui me permettrait de payer mon loyer, mon électricité, mes déplacements… Après plusieurs mois au chômage, je me suis résolu à accepter cette condition de mon employeur”, explique Yannis. Cette pratique gagne du terrain en Grèce : selon le quotidien Kathimerini, plus de 200.000 employés du secteur privé toucheraient entre 20 à 25% de leur salaire en bons d’achat. Au Medef grec (SEB), ces chiffres sont nuancés : “Ce n’est pas, à proprement parler, une partie de leur salaire, mais des bonus.”

22% des salariés sont employés à mi-temps

Alors que l’État grec prévoit de taxer d’autres bonus donnés aux employés, comme les voitures, les tickets alimentaires ne sont pas imposés pour l’instant. “C’est une année difficile pour les entrepreneurs, qui doivent faire face à la création de neuf nouveaux impôts. Ils essaient par tous les moyens d’économiser sur les cotisations sociales, ce qui explique aussi l’explosion des contrats à mi-temps”, commente Dimitris Karagiorgopoulos, du principal syndicat du privé, GSEE. D’après les dernières données du ministère du Travail, près de 22% des salariés grecs sont employés à mi-temps ou à temps partiel et touchent moins de 400 euros net par mois.

Depuis la mise en place du contrôle des capitaux en juin 2015, de nombreuses entreprises connaissent des restrictions de liquidités et ont des difficultés à payer fournisseurs et salariés. “Après avoir survécu au contrôle des capitaux, nous devons affronter une hausse de la TVA de 19% à 24%, que nous ne pouvons pas répercuter sur les prix au risque de perdre des clients, ainsi qu’une augmentation des cotisations sociales et de l’impôt sur les bénéfices. Nous devons bien trouver des moyens de continuer notre activité sans licencier… Je vais étudier cette option des coupons alimentaires pour payer une partie de mes salariés”, avoue ­Vassilis Masselos, chef d’entreprise dans l’industrie textile.

Vassilis Masselos a également choisi de transférer une partie de ses activités en Bulgarie où il emploie quarante personnes. Panagiotis Koutsikos, le président de la chambre de commerce gréco-bulgare, estime que 15.000 entreprises grecques sont installées là-bas. “Dans un premier temps, elles y ont ouvert des comptes bancaires pendant la mise en place du contrôle des capitaux pour pouvoir continuer à faire des virements, payer leurs fournisseurs et encaisser les clients. Désormais, elles s’installent en ­Bulgarie pour des raisons fiscales et non pour des raisons de coût de la main-d’œuvre comme on pourrait le penser”, analyse-t-il.

“Il faut apprendre à se débrouiller seul”

Entreprendre en temps de crise relève du défi, mais certaines start-up tirent leur épingle du jeu : celles qui misent sur le marché international et sur l’apport du tourisme. John Georgiadis est le responsable marketing d’un site de vente de produits alimentaires grecs, Yolenis.com. “Plus de 60% de nos acheteurs se trouvent à l’étranger. Et avec l’ouverture de notre grande épicerie dans le centre d’Athènes, nous voulons attirer les touristes de passage et les encourager à commander par Internet à leur retour les produits découverts dans notre magasin.”

Avec l’absence de financements bancaires, les créateurs de ­Yolenis n’auraient pu ouvrir le magasin de quatre étages dans le très chic quartier de Kolonaki s’ils n’avaient pas réussi en 2015 à vendre plus de 6.000 paniers de produits grecs à travers le monde. “En Grèce, il faut apprendre à se débrouiller seul et savoir trouver le filon porteur qui vous permettra de survivre aux hausses d’impôts, à la fermeture des banques, à la baisse de la consommation intérieure…, lance John Georgiadis en souriant. C’est un défi constant!”

Marina Rafenberg, envoyée spéciale à Athènes (Grèce) – Le Journal du Dimanche

GRÈCE : DERNIER TOUR DE ROTATIVES POUR LES JOURNAUX TA NEA ET TO VIMA

| De notre correspondante à Athènes | vendredi 10 février 2017

Avec la crise économique et les dettes qui s’accumulent, les grands médias grecs sont en train de fermer boutique les uns après les autres. Le quotidien Ta Nea est paru pour la dernière fois le 8 février. Entretien avec Nikos Smyrnaios, chercheur en Sciences de l’information et de la communication à l’université de Toulouse.

 

Propos recueillis par Marina Rafenberg

C’est mercredi dernier qu’est sorti en Grèce le dernier numéro du journal Ta Nea, propriété de la famille Lambrakis. Dans un communiqué, le groupe DOL a expliqué que l’hebdomadaire To Vima cessait également de paraître, « en raison de difficultés financières ». DOL devait assurer en décembre l’échéance du remboursement de sa dette de 99 millions d’euros. Des disparitions qui témoignent de la difficulté des médias grecs depuis le déclenchement de la crise financière, selon Nikos Smyrnaios, chercheur en Sciences de l’information et de la communication à l’université de Toulouse.

Courrier des Balkans (C.d.B.) : Pourquoi le groupe DOL est-il menacé de disparition ?

Nikos Smyrnaios (N.S) : DOL est un groupe de presse très ancien, né dans les années 1930 sous l’égide des Lambrakis, une grande famille grecque qui incarne parfaitement la diaploki, l’interconnexion entre les intérêts médiatiques, économiques et politiques. Le conglomérat DOM était actif dans le tourisme, il répondait à des marchés publics. En plus de son activité médiatique, il investissait dans le bâtiment. Mais à partir des années 2000, les marchés publics et la publicité se sont mis à rapporter moins d’argent et DOL a dû s’endetter. En décembre 2016, le groupe devait rembourser une échéance de 99 millions d’euros, ce qui a précipité sa chute. En tout, les dettes de DOL atteignent 200 millions d’euros.

C.d.B. : Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, a annoncé être « profondément inquiet » du risque de fermeture de Ta Nea et de To Vima, estimant que « cette situation porte un coup sévère au pluralisme médiatique en Grèce ». Est-ce également votre avis ?

N.K : Pas vraiment, ces voix ne vont pas manquer au pays. Le groupe DOL, comme la plupart des médias grecs, passait son temps à critiquer Tsipras en faisant du populisme inversé, c’est-à-dire en dénonçant constamment la politique de Syriza. Hormis le journal Avghi, ou dans une moindre mesure le Journal des rédacteurs (Efsyn), tous les médias du pays sont d’ailleurs anti-Syriza. Le problème n’est donc pas de perdre l’une de ces voix, le problème c’est celui de l’avenir des salariés du groupe, quelques 500 employés, dont la moitié sont des journalistes. Ces derniers n’ont pas été payés depuis six mois.

C.d.B. : Le gouvernement Tsipras est-il entré en opposition frontale avec les oligarques qui détiennent la majorité des médias grecs ?

N.K : Depuis son élection en 2015, Alexis Tsipras s’est opposé à ces grands groupes. La famille Lambrakis, outre DOL, détient aussi des actions de la chaîne de télévision Mega. Avec la loi sur la réforme du paysage audiovisuel, le gouvernement a voulu réduire le nombre de chaînes privées de sept à quatre, mais le Conseil d’État a jugé cette réforme anticonstitutionnelle. Ce qui fait que les principaux canaux d’information sont toujours détenus par les mêmes propriétaires.

C.d.B. : Un renouvellement de la scène médiatique grecque est-il à prévoir ?

N.K : Le problème des médias grecs est simple : comment informer et faire du journalisme sans moyen ? Cette contrainte pousse cependant à la créativité, comme dans d’autres secteurs. Après la fermeture d’Eleftherotypia, beaucoup d’anciens du quotidien ont fondé un autre titre, Efsyn. La gouvernance du journal est assuré par les journalistes, et ce dernier est désormais rentable. Des sites plus militants voient également le jour comme Omnia Tv ou Radio Bubble. Le site The Press project innove aussi en faisant de l’investigation.

En Grèce, l’austérité n’en finit plus d’asphyxier l’économie

Tant que la question de la dette ne sera pas résolue, le pays aura de grandes difficultés à redémarrer.

LE MONDE ECONOMIE | 13.02.2017 à 11h06 | Par Marina Rafenberg (Athènes, intérim)

« J’ai réalisé en 2016 mon pire chiffre d’affaires depuis trente ans. Chaque mois, je paie 520 euros de loyer, 200 euros pour l’électricité et l’eau, une centaine d’euros pour les charges… à l’arrivée je ne réalise aucun bénéfice. Si 2017 est aussi catastrophique, je devrai mettre la clé sous la porte », raconte Katerina Grapsa, qui tient un magasin de décoration au centre d’Athènes. L’an dernier, son chiffre d’affaires a chuté de 15 %, après un plongeon de 20 % en 2015. « Les Grecs ne consomment plus. Ils se contentent de survivre et n’achètent rien qui leur paraît superflu », commente Katerina.

Après le passage de la TVA de 19 % à 24 %, la revalorisation de l’impôt foncier, l’augmentation des cotisations sociales, la baisse des retraites, le Parlement grec a voté de nouvelles hausses de taxes sur l’essence et le tabac en janvier et créé un impôt sur la téléphonie, qui s’ajoute à la TVA. « Ils ne savent plus quoi inventer pour nous pomper nos économies ! soupire la quinquagénaire. Je ne vois pas de lumière au bout du tunnel : chaque année, nous avons droit à de nouveaux impôts. »

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D’après le registre commercial grec, sur les neuf premiers mois de 2016, 21 654 entreprises ont été créées mais 24 330 ont tiré le rideau. D’autres entrepreneurs choisissent de s’expatrier en Bulgarie. « Les salaires ont tellement baissé en Grèce que ce n’est pas pour trouver une main-d’œuvre moins chère que je vais délocaliser, mais pour des questions de fiscalité », soutient Nikolaos Giannopoulos, le créateur de My Vitaminbar, une société fabriquant des réfrigérateurs et des bars à jus de fruits qui emploie une douzaine de personnes à Athènes.

Pourtant, la situation économique s’est légèrement améliorée ces derniers mois. Le produit intérieur brut (PIB) a progressé de 0,8 % entre juillet et septembre 2016 par rapport au trimestre précédent. Le taux de chômage, même s’il reste très élevé, est passé de 24,5 % en novembre 2015 à 23 % un an après. Et si, pour l’ensemble de l’année 2016, la Commission européenne s’attend à une contraction de l’économie limitée à 0,3 % – les chiffres seront connus mardi 14 février –, elle table sur une croissance de 2,7 % en 2017 puis de 3,1 % en 2018.

« Un quart du PIB détruit »

Comment expliquer ces relatifs progrès en 2016 ? « La baisse des prix de l’énergie a soutenu le pouvoir d’achat des ménages. Les exportations et le tourisme ont bénéficié de la dépréciation de l’euro et du contexte sécuritaire dégradé au Maghreb », note Jésus Castillo, économiste chez Natixis, spécialiste de l’Europe du Sud, avant de relativiser : « En huit ans, un quart du PIB de la Grèce a déjà été détruit. »

Surtout, ces statistiques ne sont pas synonymes d’amélioration du quotidien pour les Grecs. « Dans le troisième plan d’aide à la Grèce, signé le 13 juillet 2015 entre le gouvernement d’Alexis Tsipras et les créanciers, l’accent a été mis sur la hausse de l’imposition. Le PIB va augmenter en 2017 grâce aux investissements publics financés par les fonds européens de cohésion et en partie grâce aux exportations. Mais les revenus des Grecs vont continuer de diminuer en raison de cette fiscalité accrue », estime Panagiotis Petrakis, professeur d’économie à l’université d’Athènes.

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Dimitris Papadopoulos, 68 ans, retraité du BTP, a déjà perdu 30 % de sa pension depuis 2010. « Avec ma retraite de 840 euros, je dois payer l’impôt foncier, les factures, aider mon fils qui est au chômage… Déjà, j’économise sur le chauffage et je ne prends plus ma voiture. Si le gouvernement décide à nouveau de réduire les retraites, je ne sais pas comment je m’en sortirai, explique-t-il, inquiet. Et encore, je ne suis pas le plus malheureux, j’ai des amis qui se sont vu confisquer leur maison, incapables de rembourser le prêt de la banque. »

Jusqu’à récemment, les retraités ne touchant qu’une petite pension bénéficiaient de l’allocation EKAS, une aide mensuelle de l’Etat d’environ 200 euros. Mais en mai, le gouvernement a voté en faveur d’une loi qui entend suspendre progressivement ce dispositif d’ici à 2019. Egalement adoptée en mai, la réforme des retraites prévoit de retarder l’âge du départ à la retraite à 67 ans, d’appliquer une forte décote pour les personnes s’arrêtant avant et d’augmenter les cotisations pour les professions libérales, les indépendants et les autoentrepreneurs.

« Obsédé par les remboursements »

Christos Papatheodorou, sociologue et spécialiste des inégalités à l’université Panteion d’Athènes, analyse :

« Les dernières mesures prises par le gouvernement d’Alexis Tsipras vont encore plus appauvrir la population grecque et accroître les inégalités. La hausse de l’imposition cible une fois encore les classes moyennes et non les personnes les plus aisées, qui ont depuis longtemps ouvert des comptes à l’étranger et trouvé des moyens d’échapper au fisc. En 2009, 18 % des Grecs étaient menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale. En 2013, selon les derniers chiffres connus, ils étaient 49 %. Un tel appauvrissement, c’est du jamais-vu ! »

Seule lueur d’espoir pour desserrer l’étau de l’austérité : la restructuration de la dette, qui s’élève actuellement à près de 180 % du PIB. Le FMI, qui n’est toujours pas officiellement partie prenante du troisième plan d’aide, plaide pour des mesures d’allégements. Mais les créanciers européens, et en particulier l’Allemagne, ne veulent pas en entendre parler. Ces nouvelles tensions interviennent alors que le gouvernement doit honorer des remboursements de 7 milliards d’euros cet été. Chose impossible sans le versement de nouvelles tranches du plan d’aide de 86 milliards d’euros accordé à Athènes, et qui fait craindre une nouvelle crise.

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Le premier ministre joue en partie sa survie au pouvoir sur cette question. « Le gouvernement grec est obsédé par le remboursement de la dette. Pour l’instant, il n’a pas mis en place de projet politique qui permettrait de faire redémarrer durablement l’activité du pays. Mais tant que la question de la dette n’est pas résolue, l’économie grecque risque d’avoir de grandes difficultés à repartir », concède Gabriel Colletis, professeur de sciences économiques à l’université Toulouse-1-Capitole.

Un avis partagé par M. Castillo : « Sans restructuration de la dette, les créanciers européens vont encore devoir financer la Grèce pour longtemps. Car après 2018 et la fin du troisième plan d’aide, le pays pourra-t-il se financer sur les marchés ? Les investisseurs privés reviendront-ils ou se dirige-t-on vers un quatrième plan ? »

Pour Anna Papadakis, pas question d’attendre. Après avoir enchaîné contrats à mi-temps, travail au noir et chômage, cette trentenaire diplômée en géographie a décidé de quitter Athènes pour s’exiler au Royaume-Uni :« Je n’ai pas le choix, je n’en peux plus d’accepter des salaires de misère en Grèce. »

La « fuite des cerveaux » se poursuit en Grèce

Plus de 280 000 Grecs ont quitté le pays entre 2010 et 2015, selon une étude menée pour la London School of Economics par Lois Labrianidis, professeur en géographie économique.« Cette fuite des cerveaux continue. Lors de notre enquête, réalisée en 2015, près de 355 500 Grecs se disaient prêts à partir dans l’année à venir, explique le chercheur. La situation économique est telle que de nombreux diplômés ne trouvent pas de travail – un jeune sur deux est au chômage –, ou du moins pas un poste rémunéré pour leurs compétences. » Cet exode touche également les générations plus âgées. « Le plus étonnant ces derniers temps est que nous assistons au départ de médecins, d’ingénieurs de 45 ans, qui s’installent en Allemagne ou au Royaume-Uni avec leur famille », souligne M. Labrianidis. D’après une enquête publiée en juillet 2016 par l’ONG Endeavor Greece, 350 000 Grecs se seraient expatriés entre 2008 et 2016. Ils auraient rapporté 12,9 milliards d’euros à leur pays d’accueil, alors même que l’Etat a dépensé environ 8 milliards pour leur éducation.

Toujours plus de précarité pour les travailleurs grecs

Article publié dans Equaltimes le 16 février 2017.

Par Marina Rafenberg.

 

À 26 ans, Elisabeth Voglis habite toujours chez ses parents dans un quartier défavorisé d’Athènes. Elle n’a pas vraiment le choix avec son revenu de moins de 300 euros (324 USD) par mois.

Après plusieurs mois de chômage, la jeune femme diplômée d’un brevet esthétique-cosmétique n’a pas trouvé mieux que des missions en intérim pour faire la promotion de produits dans les supermarchés et les grands centres commerciaux.

« Tu es payée 23,50 euros (25,30 USD) pour une journée de huit heures et habituellement tu ne travailles que deux ou trois jours par semaine. Ce n’est qu’un emploi temporaire, le temps de trouver mieux et de ne pas rester inactive », concède-t-elle.

Vu le nombre faible d’heures effectuées, Elisabeth ne cotise pas normalement pour sa retraite et sa sécurité sociale. Mais au chômage depuis presqu’un an avec une allocation de 360 euros (380 USD) par mois, elle risquait de perdre complétement sa sécurité sociale si elle ne retrouvait pas un emploi.

En Grèce, les chômeurs de longue durée (en recherche d’emploi depuis 12 mois) représentent 72,2 % du total des travailleurs inoccupés. Une situation qui les prive de couverture sociale et qui ne permet plus le remboursement de leurs frais de soins de santé.

« Nous sommes une génération perdue. Nous sommes sortis du lycée au début de la crise et elle va nous suivre pendant plusieurs années. Nous avons le choix entre accepter des salaires de misère, être au chômage ou nous exiler à l’étranger ! », soupire Elisabeth.

Le chômage, dans un pays qui compte une dizaine de millions d’habitants, touche plus d’un million de personnes, mais près de 50 % des jeunes et 27 % des femmes.

« Lorsque tu as plus de 25 ans, tu es aussi discriminé par certaines entreprises, » avoue Elisabeth.

« Lors d’un entretien d’embauche pour travailler dans un salon d’esthétique, le patron m’a fait remarquer que je lui coûterai plus cher qu’une autre candidate plus jeune ». En effet, le salaire minimum grec mensuel pour un temps plein pour une personne de moins de 25 ans s’élève à 510 euros brut (548 USD), pour une personne de plus de 25 ans il est de 586 euros (630 USD).

Si le chômage a baissé de plus de trois points en deux ans comme le rappelle avec fierté le gouvernement Syriza, les nouvelles embauches se font de plus en plus en temps partiel ou en intérim. D’après les dernières données du ministère du travail, plus de 22 % des salariés grecs sont employés à mi-temps ou à temps partiel et touchent moins de 400 euros net (430 USD) par mois.

« Avant la crise, ces contrats à temps partiel ne représentaient que 5 % des embauches, ces derniers mois ils ont explosé avec plus de 40 % des recrutements à mi-temps ! », soutient Dimitris Karagiorgopoulos du principal syndicat du privé, la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE).

« Comme une des dernières réformes prévoie d’augmenter les cotisations sociales pour les employeurs, ils essaient de trouver des moyens de faire des économies. D’employer une personne à mi-temps coûte deux fois moins cher à une entreprise ! », ajoute-t-il.

 

Des employeurs peu scrupuleux

Certaines entreprises préfèrent ainsi embaucher à mi-temps quitte à payer au noir les heures supplémentaires ou ne pas les rémunérer du tout. Stella a subi de telle pratique lors de son précédent emploi pour un site en ligne.

« Ton contrat stipule un temps partiel de six heures par jour mais en fait tu fais systématiquement huit heures par jour. La charge de travail est telle que tu ne peux pas rester que six heures au bureau. Mais pas question de demander à être payée pour ces heures supplémentaires, sinon le rédacteur en chef te réplique qu’il te trouvera très vite un remplaçant ! », explique la jeune journaliste.

« Les employeurs pensent que nous accepterons tout pour ne pas nous retrouver au chômage », réplique Elisabeth qui est aussi passée par des emplois rémunérés au pourcentage des ventes réalisées.

« Je faisais pendant un certain temps du démarchage par téléphone pour une compagnie d’assurance. À chaque fois que tu réussis à convaincre une personne à souscrire à cette assurance tu gagnes 35 euros (38 USD). Dans le mois, tu peux espérer tout au plus gagner 350 euros (380 USD). Lors du recrutement, tu peux aussi choisir d’avoir un contrat normal mais tu as alors l’obligation d’être rentable et d’avoir au moins un client par jour sinon tu es viré ! », raconte la jeune femme.

Autre pratique qui gagne du terrain en Grèce : la rémunération d’une partie du salaire en bons d’achat.

Selon le quotidien grec de centre droit Kathimerini, plus de 200.000 employés du secteur privé touchent entre 20 à 25 % de leur salaire en bons d’achat.

Au syndicat patronal grec (SEV), ces chiffres sont nuancés : « Ce n’est pas à proprement parler une partie de leur salaire, mais des bonus ». Alors que l’État grec prévoit une taxe sur d’autres bonus donnés aux employés comme les voitures, les tickets alimentaires ne sont pas pour l’instant imposés.

Yannis Kostopoulos a été embauché dans une grande compagnie de téléphonie il y a moins d’un an. Pour 30 heures hebdomadaires, il touche 320 euros (345 USD) net mais dispose également de 150 euros (162 USD) de coupons utilisables dans les supermarchés et dans certaines chaînes de restauration.

« Mes collègues arrivés avant moi dans la boîte touchaient il y a encore un an et demi des bonus en argent liquide. Évidemment, je préférerais avoir à la place des coupons du liquide qui me permettrait de payer mon loyer, mon électricité, mes déplacements…Mais vu le contexte actuel en Grèce, tu te contentes de ce que tu peux ! », s’exclame Yannis.

Pour Dimitris Karagiorgopoulos de la GSEE, « aucun employeur ne peut remplacer une partie du salaire par des coupons, avec lesquels tu ne cotises pas pour la sécurité sociale ou pour les retraites. Nous avons informé le ministère du travail et nous espérons qu’il va prendre des mesures contre cette pratique ».

Mais au ministère du travail, les priorités sont autres : lutte contre le travail au noir qui représente plus de 10 % de l’économie grecque et négociations avec les créanciers du pays(Banque centrale européenne, Union européenne, Fonds monétaire international) pour permettre de débloquer une tranche du prêt de 86 milliards d’euros (93 milliards USD) accordé à la Grèce.

Après l’augmentation de la TVA sur certains produits alimentaires et sur l’hôtellerie, une réforme laborieuse des retraites qui supprime progressivement le système d’aide aux retraites les plus faibles et augmente les cotisations d’assurance-maladie, les créanciers exigent du gouvernement grec de passer une loi facilitant les licenciements collectifs et permettant aux employeurs de fermer provisoirement une entreprise à la suite d’un conflit social.

Les syndicats appellent aux rassemblements et aux manifestations depuis plusieurs mois déjà et se plaignent du manque de consultations du gouvernement sur ces questions.

« Nous espérions avec l’élection du Syriza en 2015 que le revenu minimum serait revu à la hausse, que nos droits sociaux seraient préservés, mais aujourd’hui nous nous rendons compte que ce n’était que des illusions », se désole Yannis.

UNE DETTE « INTENABLE » ET LE CERCLE VICIEUX DE L’AUSTÉRITÉ QUI EMPÊCHE LA REPRISE

| De notre correspondante à Athènes | lundi 6 février 2017

C’est ce lundi que le Fonds monétaire international doit présenter à Bruxelles son rapport sur la dette grecque. Le FMI répète que la dette grecque, qui pèse aujourd’hui 180% du PIB, est « intenable » et que des mesures d’allégement sont donc indispensables, une position contestée par les créanciers européens. La Grèce ne sort pas du cercle vicieux de l’austérité, qui empêche la reprise de l’activité. Le point de vue de trois économistes grecs.

 

Propos recueillis par Marina Rafenberg

Kostas Melas est professeur d’économie à l’Université Panteio d’Athènes, Spiros Lapatsioras est professeur d’économie à l’Université de Crète, Gabriel Colletis est professeur à l’Université Toulouse 1-Capitole. Il a participé à l’élaboration du programme économique de Syriza.

Une ébauche du nouveau plan d’aide à la Grèce sera présentée ce lundi à Bruxelles, avant la réunion européenne du 22 février.

Le Courrier des Balkans (CdB) : Le FMI continuera-t-il à financer le programme grec s’il n’y a pas un accord sur un allégement de la dette ?

Kostas Melas (K.M.) : À mon avis, le FMI ne va pas participer au troisième plan de sauvetage de 86 milliards d’euros. Le FMI estime que même en dégageant un surplus primaire, c’est-à-dire un surplus budgétaire hors paiement des dettes, de 3,5 % de son PIB sur les prochaines années, la dette de la Grèce n’est pas viable et qu’en 2060, elle pourrait atteindre jusqu’à 275% du PIB. Par ailleurs, dans toute son histoire, la Grèce n’a jamais dégagé un surplus primaire d’une telle ampleur. Selon son règlement interne, le FMI ne peut venir en aide à un pays que si sa dette est soutenable. Il pourrait donc effectivement décider de ne plus financer le programme grec. Mais si c’est le cas, il ne devrait pas annoncer son retrait avant les élections allemandes en septembre. Pour l’instant, le gouvernement allemand et surtout le ministre des Finances Wolfgang Schäuble ont besoin du FMI pour faire pression sur le gouvernement grec afin qu’il prenne le plus de mesures d’austérité possible.

CdB. : Allons-nous revivre, cet été, le même psychodrame qu’en 2015 si l’État grec ne rembourse pas les treize milliards d’euros réclamés par ses créanciers ?

K.M. : Espérons que l’histoire ne va pas se répéter. L’été 2015 a été catastrophique pour les entreprises et les particuliers, avec la fermeture des banques et la mise en place du contrôle des capitaux. Il existe incontestablement un risque de nouvelle crise : si le gouvernement d’Alexis Tsipras n’obtient pas de concessions sur la dette et si les créanciers lui demandent, en conséquence, de prendre davantage de mesures de baisses des dépenses publiques pour réduire la dette, il peut décider de provoquer des élections anticipées.

La dette de la Grèce n’est pas viable, en 2060, elle pourrait atteindre jusqu’à 275% du PIB

CdB : Serait-il catastrophique que le FMI décide de ne plus participer au plan d’aide financière ?

Spiros Lapatsioras (S.L.) : Le FMI a deux rôles : conseiller l’État grec sur les réformes à mettre en place et financer le programme. Et il peut très bien décider dans les mois à venir de ne plus jouer que ce rôle de conseiller. Mais si le FMI ne participe pas financièrement au troisième plan, comment l’économie grecque pourra-t-elle être maintenue à flot ? Dans ce cas, les partenaires européens ne décideront-ils pas de mettre en place un nouveau mémorandum après 2018 ? Pour résumer, si le FMI reste dans le programme, c’est une catastrophe sociale. Mais s’il en sort, c’est une impasse politique qui peut mener à de nouvelles élections et à une autre catastrophe sociale.

CdB : La Grèce peut-elle survivre à un nouveau mémorandum après 2018 ?

S.L. : Depuis le premier mémorandum de 2010, les économies ont été faites sur le dos de la population en réduisant le coût du travail, les salaires, les retraites. Mais il n’y a eu aucun plan à long terme pour relancer l’économie et permettre de se passer de prêts internationaux. Nous connaissons une récession comme en temps de guerre et le pays ne peut pas endurer davantage de mesures d’austérité, mais nous sommes dans un cercle vicieux où le pays ne peut se passer d’aides extérieures et où les créanciers réclament toujours plus d’austérité. Dès le début de la crise, en 2010, les politiques néolibérales ont imposé une gestion de la crise qui s’est révélée dévastatrice mais il est très difficile maintenant de faire marche arrière, tous les gouvernements européens sont persuadés que la seule issue est l’austérité. Et si actuellement, l’extrême droite gagne du terrain en Europe, c’est justement à cause de cette mauvaise gestion de la crise.

Il n’y a pas, pour l’instant, de projet politique qui vise à redémarrer l’activité économique.

CdB : Pouvez-vous expliquer quels sont les différences d’approche entre le FMI et les partenaires européens de la Grèce concernant sa dette ?

Gabriel Colletis (G.C.) : Le FMI concède que la dette est insoutenable et qu’elle va continuer de progresser dans les années à venir. Ce n’est pas la position des gouvernements européens qui pensent que la dette peut diminuer. Les créanciers européens pensent qu’en prenant des mesures comme l’allongement de la durée des maturités – c‘est-à-dire en espaçant dans la durée les remboursements de prêts – et en baissant les taux d’intérêts auxquels l’État grec rembourse les prêts, la dette grecque est viable. Même sur les prévisions de croissance, il existe des divergences : le FMI est plus pessimiste et pense que la croissance restera très faible en Grèce durant de nombreuses années, alors que les Européens espèrent un retour rapide de la croissance. Pour le FMI, un allègement de la dette signifie son effacement partiel, mais pour les Européens – et surtout pour les Allemands – il n’en est pas question. Finalement, la seule option, selon les créanciers, pour diminuer la dette publique, c’est de prendre toujours plus de mesures d’austérité et de baisser encore les dépenses publiques. D’après moi, le FMI participera au troisième plan : s’il n’y a pas d’allégement de la dette, il en prendra acte et exigera du gouvernement grec plus d’austérité pour dégager un excédent budgétaire.

CdB : Que peut faire le gouvernement grec pour résoudre le problème de sa dette abyssale ?

G.C. : Si le gouvernement réduit encore les dépenses publiques, il y aura non seulement des effets sociaux dramatiques mais aussi une baisse de l’activité, et si le PIB diminue encore, je ne vois pas comment le niveau de la dette pourrait baisser lui aussi. Les créanciers du pays espèrent que ces mesures d’austérité seront compensées par des investissements directs étrangers grâce à la déréglementation du travail et aux privatisations, mais encore faudrait-il que les étrangers investissent en Grèce. Pour vraiment résoudre le problème de la dette, il faut un développement économique. Et il n’y a pas, pour l’instant, de projet politique qui vise à redémarrer l’activité économique du pays, toutes les mesures prises par le gouvernement grec ne visant qu’à rembourser la dette. Par ailleurs, j’avais proposé à l’équipe d’Alexis Tsipras de mettre en place un système de certificats d’investissement. Au lieu de rembourser les prêts bilatéraux à un État, la somme est investie dans l’économie réelle. La France était d’accord sur le principe, mais le gouvernement grec n’a pas avancé sur ce projet.