CRISE DES MIGRANTS : ANKARA MENACE « D’OUVRIR LES FRONTIÈRES », ATHÈNES SUR LE QUI-VIVE

Suite au vote du Parlement européen demandant le gel des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE), le Président turc Recep Tayyip Erdoğan a menacé d’ouvrir les frontières et de laisser les réfugiés rejoindre l’Europe. Une déclaration qui donne des sueurs froides en Grèce.

 

Par Marina Rafenberg pour Le Courrier des Balkans. 30 nov 2016.

« Si vous continuez, les frontières turques vont s’ouvrir, mettez-vous cela dans la tête ! ». Suite au vote du Parlement européen gelant le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE, le 24 novembre dernier, le Président turc Recep Tayyip Erdoğan a haussé le ton contre Bruxelles. Une déclaration qui n’a pas manqué de provoquer des remous en Grèce, concernée en premier lieu par l’accord UE-Turquie signé en mars dernier. Avec son entrée en vigueur ces derniers mois, le flux de migrants qui arrivent tous les jours sur les côtes grecques a diminué, même si 16 000 personnes sont toujours bloquées dans les cinq hotspots mis en place par Athènes, et ce dans des conditions déplorables.

Ces dernières semaines, les tensions se sont multipliées entre les migrants et certaines habitants de ces îles. Pour beaucoup, l’attente devient insupportable et les locaux craignent les répercussions négatives de cette présence sur le tourisme. « Ces déclarations sont inquiétantes, nous allons rester vigilants », a expliqué vendredi 25 novembre le vice-ministre de la Défense, Dimitris Vitsas. « La Grèce ne souhaite pas la fin de l’accord entre l’UE et la Turquie », a-t-il ajouté.

Quelqu’un doit l’arrêter ! Erdoğan menace et fait chanter l’Europe.

De son côté, le journal Protothema titrait dimanche « Les Turcs sont prêts à envoyer des centaines de réfugiés et de migrants en Grèce », tandis que Real News soulignait : « Quelqu’un doit l’arrêter ! Erdoğan menace et fait chanter l’Europe ». De fait, nombreux sont les Grecs à redouter de nouvelles arrivées massives de migrants.

Lundi 28 novembre, Jose Carreira, le représentant du Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO), qui aide Athènes à mettre en œuvre l’accord avec Ankara, s’est voulu rassurant : « L’accord UE-Turquie fonctionne pour l’instant et nous allons continuer de travailler avec les Grecs pour le mettre en place ». Interrogé lors d’une conférence de presse sur l’éventualité d’un plan B, Jose Carreira a assuré que « l’heure d’une solution alternative n’était pas arrivée ».

« Quand on se bat pour mettre en place un plan A, on ne commence pas à imaginer des plans alternatifs, on fait tout ce qu’on peut pour que le premier plan fonctionne », a encore déclaré Ioannis Balafas, vice-ministre à l’Immigration. Le gouvernement grec ne cesse en fait de demander à Bruxelles des renforts pour pouvoir examiner les demandes d’asile des migrants arrivant sur les îles. Un quart seulement des hommes promis par l’Union a été fourni. « Nous avons besoin de doubler nos effectifs en Grèce pour améliorer la situation », a finalement concédé Jose Carreira.

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MOSCOVICI EXIGE PLUS D’AUSTÉRITÉ ET PROMET (PRESQUE) UN ALLÈGEMENT DE LA DETTE

De passage lundi à Athènes, le Commissaire européen aux Affaires économiques, Pierre Moscovici, estime que la Grèce est « prête à tourner la page » de la crise — à condition que les « réformes » exigées par les créanciers soient mises en œuvre.

 

Par Marina Rafenberg, pour le Courrier des Balkans. 29 novembre 2016.

Après Barack Obama, qui s’est prononcé il y a quelques jours à Athènes en faveur d’un allègement de la dette grecque, Alexis Tsipras veut tenter cette fois de persuader la Commission européenne, à quelques jours d’une nouvelle réunion des ministres des Finances de la zone euro. Le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, a récemment jugé qu’il était « trop tôt » pour ouvrir le sujet. Mais le commissaire européen aux Affaires économiques, Pierre Moscovici, s’est voulu plutôt positif dans un entretien accordé au journal Ethnos : « La Grèce est enfin prête à tourner la page de la crise », a-t-il déclaré.

La Grèce est enfin prête à tourner la page de la crise

Le commissaire européen qui s’est entretenu ce lundi avec le Premier ministre Alexis Tsipras et le ministre de l’Économie Euclide Tsakalotos, a reconnu que « les Grecs ont fait beaucoup de sacrifices ces dernières années ». « La success story que nous écrivons ensemble signifie le retour à la normalité, une normalité avec une politique économique de dépenses publiques viable et compétitive afin de créer des emplois pour les Grecs », a-t-il ajouté.

Si les réformes exigées par les créanciers (BCE, Commission, FMI) sont mises en œuvre, et surtout si la réforme du marché du travail est votée par le Parlement, « les conditions sont remplies » pour qu’un allègement de la dette grecque soit discutée lors de la prochaine réunion des ministres des Finances de la zone euro, a-t-il aussi estimé.

Le gouvernement Tsipras, de plus en plus critiqué par les citoyens grecs, épuisés par six ans d’austérité et mécontents de la nouvelle cure de rigueur qui s’impose à eux, a mis en avant ces dernières semaines l’amélioration de certains indicateurs économiques. Le PIB a ainsi progressé de 0,5% au troisième trimestre 2016 par rapport au précédent qui avait déjà enregistré une croissance de 0,2%. La croissance annuelle de 2017 devrait, par ailleurs, se situer aux alentours de 2,7%.

Autant d’éléments que le gouvernement grec devrait mettre en avant lors de la réunion du 5 décembre à Bruxelles pour obtenir des concessions sur la dette du pays qui s’élève à, quelque à 180% du PIB. Mais il n’est pas sûr que ces éléments persuadent certains pays, comme l’Allemagne, qui restent intransigeants sur toute forme d’allégement de la dette grecque.

SUR LES ÎLES DE LA MER ÉGÉE, « LE DÉSESPOIR GAGNE TOUT LE MONDE »

Dans le camp de réfugiés de Moria, sur l’île de Lesbos, dans la nuit de jeudi à vendredi, une femme et un enfant sont morts dans l’incendie de leur tente. Après ce drame, des réfugiés ont mis le feu dans le camp, provoquant d’importants dégâts. Sur les cinq îles grecques de la mer Égée, plus de 16 000 migrants sont bloqués dans des conditions sanitaires déplorables, attendant avec angoisse l’arrivée de l’hiver et le permission de pouvoir peut-être un jour rejoindre le continent.

 

Par Marina Rafenberg pour Le Courrier des Balkans. 25 novembre 2016.

« Je suis arrivé à Samos le 29 octobre, j’étais au courant de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie mais j’avais besoin de rejoindre un lieu où être en sécurité. Je ne pouvais pas imaginer que la situation serait aussi dramatique », raconte Ahmad M., un Syrien d’Idlib. Selon les dispositions signées par Ankara et Bruxelles, les migrants qui débarquent sur les îles grecques doivent être renvoyés en Turquie. La plupart d’entre eux demandent donc l’asile en Grèce pour éviter l’expulsion, même si, depuis septembre, seules 350 personnes ont pu rejoindre le continent, après avoir été jugées éligibles à l’asile, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Les services grecs sont débordés, la procédure est tellement longue que, désormais, 16 000 personnes s’entassent sur les îles.

À Samos, le hotspot accueille 2300 personnes, alors que sa capacité était initialement limitée à 850 places. « La moitié des réfugiés du camp n’ont pas de place dans les conteneurs, ils dorment dans des tentes à même le sol avec juste un duvet. Depuis quelques jours, les températures baissent. L’hiver risque d’être très difficile », constate Ahmad. « Les conditions de vie sont très dures, la nourriture qui nous est distribuée est souvent périmée. Depuis deux jours, nous n’avons pas d’eau potable à la fontaine et pas d’eau non plus pour se doucher », poursuit-il. « Le désespoir gagne tout le monde. Nous ne savons pas quand nous allons pouvoir partir de cette île, comment nous allons passer l’hiver, quand nous reverrons nos familles. Ces incertitudes sont insupportables », s’inquiète-t-il.

Ces dernières semaines, les incidents sont récurrents dans les îles de la mer Égée. Le 18 novembre à Chios, des engins incendiaires lancés sur le camp on détruit deux tentes et deux volontaires ont été agressées par une trentaine de personnes. Le jour suivant, un syrien était blessé à la tête par un pierre. Et il y a quelques jours, un rassemblement était organisé à Samos contre la construction d’un nouveau hotspot sur l’île. « Nous sommes 6000 habitants pour 2500 réfugiés et migrants, une situation que l’on ne rencontre nulle part ailleurs ! », justifiait le maire, interrogé par une télévision locale. À Samos, Ahmad n’oublie pas l’agression dont il a été témoin au début du mois de novembre : « des hommes cagoulés sont venus, à moto, tabasser des réfugiés. L’un de nous a été blessé gravement à la tête. Les habitants de l’île sont exaspérés par cette situation, certains deviennent violents ».

L’ÉCONOMIE GRISE VIDE LES CAISSES DE L’ETAT ET PLOMBE LA REPRISE

L’économie souterraine pèse près d’un quart du PIB national et inflige un lourd manque à gagner aux caisses de l’État, toujours désespérément vides. La TVA élevée et les politiques d’austérité sont autant d’incitation aux activités non déclarées, malgré le manque constant de liquidités.

 

Par Marina Rafenberg, publié dans Le Courrier des Balkans le 24 nov. 2016.

Chaque Grec dépense en moyenne 750 euros par an dans l’achat de produits ou de services au noir et le revenu non déclaré moyen par an en Grèce s’élève à 1268 euros par foyer : telles sont les données que révèle une étude de l’Organisation Internationale du Travail (OIT).

L’économie souterraine en Grèce est évaluée à 40 milliards d’euros par an. Si elle a légèrement diminué depuis le début de la crise (passant de 25,4% du PIB en 2010 à 23,6%), l’activité non déclarée grève le budget d’Athènes de 10% par an à cause des taxes et des cotisations non perçues.

La principale raison de cette légère baisse de la part de l’économie souterraine dans le PIB tient au manque de liquidité. Le contrôle des capitaux, instauré en juin 2015, limite les possibilités de payer au noir, puisque chaque Grec ne peut retirer de son compte bancaire que 420 euros par semaine. Les transactions bancaires sont par conséquent en hausse depuis cette période. À l’inverse, une enquête menée par le chercheur Aristidis Bitzenis montre que la hausse de la TVA à 24% (un des taux les plus élevés d’Europe) et celle des cotisations sociales contribuent au maintien élevé des revenus non déclarés.

Le taux de chômage élevé, la part importante d’auto-entrepreneurs et de petites entreprises constituent autant d’éléments qui ne favorisent pas une baisse significative de l’économie souterraine. « La répression du travail non déclaré constitue un des objectifs centraux du gouvernement », rappelle la ministre du Travail, Efi Achtsioglou, qui voudrait bien mettre un terme à ce fléau national.

TSIPRAS ET SYRIZA SACRIFIÉS SUR L’AUTEL DE L’AUSTÉRITÉ

Coincé entre le marteau de l’austérité européenne et les espoirs déçus des Grecs, Alexis Tsipras est lâché, même par ses fidèles de la gauche radicale. L’amertume et le désarroi ne cessent de grimper face aux promesses non tenues de celui qui apparaissait comme le dernier espoir lors de son arrivée au pouvoir en janvier 2015. Reportage.

 

Par Marina Rafenberg. Pour le Courrier des Balkans.

« L’espoir est revenu en Grèce avec la première élection de Tsipras en janvier 2015, mais depuis il s’est évanoui », lâche Kostas, ancien électeur de Syriza et grutier au port du Pirée, cédé en août pour 369 millions d’euros à la multinationale chinoise Cosco. Une décision contraire aux promesses électorales de Syriza.

La désillusion des Grecs vis-à-vis d’Alexis Tspiras et de son parti, cela fait longtemps que les sondages la remarque. Selon une enquête menée récemment par l’Université de Macédoine, les conservateurs de Nouvelle Démocratie sont même crédités de 30% des intentions de votes contre à peine 15% pour Syriza. « En un an, le parti du Premier ministre a connu une chute spectaculaire, passant de 35% des intentions de vote à 15%. Du jamais vu en Grèce », souligne Manos Papazoglou, professeur de Sciences politiques à l’Université du Péloponnèse.

Le politologue Yorgos Sefertzis a une explication à cette dégringolade historique du parti de gauche radicale : « Alexis Tsipras a réussi à se faire accepter par les chefs d’États européens, en acceptant un accord qui ne rompt pas avec l’austérité. Mais plus sa popularité augmente en Europe, plus il perd le soutien de son électorat, qui se sent trahi ». Toujours selon l’enquête de l’Université de Macédoine, à la question « êtes-vous satisfait des actions du gouvernement ? », 89% des personnes interrogées ont répondu « non ». Mêmes chez les électeurs du Syriza, ce taux atteint 79%. La sympathie dont bénéficiait le charismatique Alexis Tsipras s’érode elle aussi dangereusement : il obtient désormais à peine 22% d’opinions favorables contre 31,5% pour le chef de Nouvelle démocratie, Kyriakos Mitsotakis.

UN REMANIEMENT POUR SATISFAIRE LES CRÉANCIERS

« Le remaniement mené par le Premier ministre début novembre montre une fois encore qu’il fait tout pour satisfaire les créanciers du pays et non ses électeurs. Il a évincé les personnalités les plus aptes à résister aux exigences de la Troika (BCE, UE, FMI) », s’emporte le grutier Kostas en avalant son café serré sur une terrasse de la place Omonia, dans le centre d’Athènes. Pour Antonis Karakoussis, l’éditorialiste du quotidien de centre-gauche To Vima, ce remaniement est en effet « la dernière bataille de M. Tsipras ».

« Le Premier ministre a compris qu’il fallait accélérer l’adoption des réformes. Il a ainsi mis en place un gouvernement sans beaucoup de contestataires aux ministères du Développement, de l’Énergie, de la Marine marchande et des Transports. En même temps, il a tenté de mettre un terme aux guéguerres inutiles comme celles avec l’Église orthodoxe et le monde du football », détaille le journaliste. Ce choix fait néanmoins grincer des dents les militants de Syriza, déjà nombreux à avoir quitté le navire après le référendum du 5 juillet 2015. À 61%, le peuple grec s’était prononcé contre l’accord avec les créanciers du pays, mais Alexis Tsipras avait fini par signer le 13 juillet à Bruxelles un nouveau plan d’aide de 80 milliards d’euros en contrepartie d’importantes mesures de rigueur.

« Avec ce remaniement, Tsipras tente d’apporter du sang neuf, comme le montre le choix de la ministre de l’Emploi, qui a la trentaine. Dans le même temps, il évince le ministre de l’Éducation qui avait eu des différends avec l’Église sur l’enseignement du catéchisme », constate Danaé Tsouni, militante Syriza et étudiante en Droit. « Le Premier ministre ne veut pas créer de tensions, mais il s’éloigne des idéaux de la gauche radicale… ». Malgré l’austérité imposée par ses créanciers, le gouvernement pourrait « prendre des mesures progressistes dans le domaine de l’éducation, sur les questions de société comme il l’a fait pour le PACS désormais ouvert aux couples homosexuels. Le peuple de gauche attend au moins des progrès sur ces points-là ! », estime-t-elle.

À ses côtés, son amie Natasa Karaliou, qui milite elle aussi à Syriza, avoue pourtant son « optimisme ». « C’est la première fois qu’un gouvernement grec soutient les plus bas revenus : les soins gratuits sont de retour, des cartes de solidarité ont été distribués pour les chômeurs et les plus pauvres. Même la réforme des retraites tente de tenir compte des revenus de chacun… ». « Mais elle est aussi injuste », coupe Danaé. « Pourquoi est-ce qu’un enseignant qui prenait jusqu’à il y a quelques mois sa retraite avec 15 ans d’ancienneté touche plus de 1500 euros de pension tandis que celui qui la prendra dans trois ans avec 30 ans de cotisations n’aura droit qu’à 800 euros ? »

RAS-LE-BOL GÉNÉRAL

Après la signature de l’accord de juillet 2015, Kostas s’est rapproché de Panagiotis Lafazanis, l’ancien ministre du Redressement productif du premier gouvernement Syriza, qui a monté depuis une formation eurosceptique, Unité populaire. « Je ne vais tout de même pas continuer à soutenir un parti qui a promis de mettre un terme à l’austérité et qui augmente ensuite la TVA, les taxes foncières, diminue les retraites et privatise à tout-va ! », s’agace le grutier aux tempes grisonnantes.

« Le gouvernement grec a choisi la solution de la surimposition des entreprises, des classes moyennes, et n’a rien fait pour attirer les investisseurs étrangers en Grèce », confirme le politologue Yorgos Sefertzis. « Cette forte imposition détruit toutes les économies que les Grecs avaient mises de côté. Le ras-le-bol général gagne du terrain parmi toutes les catégories sociales ! »

Dans ce contexte, comment Alexis Tsipras pourrait-il rempiler à l’issue de son mandat ? « Le temps joue en sa défaveur. Il veut prouver qu’il peut gérer mieux que la droite les réformes imposées par la Troïka. Seulement, avec cette stratégie, il perd son électorat le plus à gauche et ne convainc pas forcément l’électorat plus au centre car il n’a pas la possibilité d’avoir des résultats économiques probants en si peu de temps. Il ne peut pas vraiment inverser la courbe du chômage », poursuit Yorgos Sefertzis. « Même s’il est encore trop tôt pour se prononcer, une victoire de Syriza aux prochaines élections paraît très compromise. »

ATTAQUE INCENDIAIRE AU CAMP SOUDA À CHIOS

Le soir du 17 novembre, des groupes d’extrême droite proches de l’Aube Dorée ont lancé des cocktails molotovs et des mécanismes incendiaires contre le centre fermé de Souda (Chios) qui accueille près de 1000 réfugiés. C’est le troisième incident de ce type en un mois.

 

Par Marina Rafenberg. 19 novembre 2016 pour Le Courrier des Balkans.

Pour la deuxième nuit consécutive, de violents incidents se sont produits sur l’île grecque de Chios, située à quelques kilomètres seulement des côtes turques ; et passage privilégié pour les réfugiés qui souhaitent rejoindre l’Europe.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, des engins incendiaires ont été lancés contre le centre fermé de Souda. Quelque 150 réfugiés ont dû abandonner leur tente pour se mettre à l’abri et deux volontaires ont été agressées par un « groupe d’individus non identifiés » selon l’agence de presse grecque Ana.

Pour la plupart des médias grecs, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une action de l’extrême droite et de militants d’Aube dorée. Des députés du parti néo-nazi avaient effectué plus tôt dans la semaine une visite sur l’île qui accueille désormais 4000 réfugiés et qui a vu des tensions apparaître entre habitants et migrants ces dernières semaines.

Selon le quotidien de gauche Le journal des rédacteurs, la police « est restée passive et dans son rôle d’observateur ». D’après les médias grecs, les militants d’Aube dorée auraient agi en représailles après le vol dans un commerce d’alcool, de pétards et de feux d’artifice. Trois Algériens et un Iranien avaient été arrêtés jeudi suite à cette affaire.

Ces incidents répétés témoignent de la tension grandissante sur les îles de la mer Egée qui accueillent plus de 16 000 réfugiés et migrants pour seulement 7450 places. Depuis la signature de l’accord UE-Turquie, les réfugiés sont bloqués tant que leur cas n’a pas été étudié. Les renvois vers la Turquie sont infimes, et les demandes d’asile devant être étudiées par les services grecs sont très importantes, d’où une situation d’engorgement sur ces îles.

Selon le journal Kathimerini, le maire de Chios, M. Vournous a demandé au ministre de l’Immigration de fermer le camp de Souda. Mais le ministre a fait savoir la semaine dernière que le transfert de tous les réfugiés se trouvant dans les îles vers le continent était impossible : cela signifierait la fin de l’accord UE-Turquie. Des fonds européens (3,15 millions d’euros) sont cependant attendus pour construire un nouveau camp à Chios.

A l’école grecque avec les réfugiés

 

Il y a quelques mois, Marziyeh, une Afghane de 13 ans, et Amar, un Syrien de 12 ans, ont fui leur pays. En exil en Grèce avec leur famille, ils ont enfin pu retourner à l’école. Nous avons suivi le début de leur nouvelle vie.

TEXTE ET PHOTOS : MARINA RAFENBERG

Reportage publié en novembre 2016 dans le “Monde des Ados“.

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Sur le chemin du collège, Marziyeh, 13 ans, papote avec son amie Nazanin. Les deux Afghanes se rendent au collège interculturel d’Elliniko. Nous sommes à Athènes, la capitale de la Grèce. Elles y apprennent le grec et suivent le même programme scolaire que les jeunes grecs. À 8h30, la sonnerie retentit, Marziyeh rejoint sa classe d’anglais. Elle sort son cahier offert par un bénévole. La professeure apprend aux élèves à se présenter : “Comment tu t’appelles ?”, ”Quel âge as-tu ?” Afghans, Syriens, Albanais, Pakistanais… les enfants viennent des quatre coins du monde.

 

Marziyeh a débarqué il y a huit mois à Lesbos, une île grecque située à quelques kilomètres de la Turquie. Elle a traversé de nuit la mer Méditerranée, sur un canot surchargé avec une quarantaine de personnes : “J’étais avec ma famille, j’étais effrayée, confie-t-elle. Ce voyage restera gravé dans ma mémoire.” Transférés ensuite dans la banlieue d’Athènes, la capitale grecque, ils ont rejoint le camp d’Elliniko, installé dans un ancien stade olympique. Aujourd’hui, il abrite près de 3 000 personnes ! Désormais, elle vit chiche- ment dans une tente installée par les Nations unies : “À l’intérieur, il fait très chaud la journée et très froid le soir.”

Devenir médecin

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Marziyeh, 12 ans, va au collège interculturel d’Elliniko. Le soir, retour au camp. MR.

Marziyeh rêve déjà de devenir médecin. “Je suis venue en Europe pour continuer mes études. En Afghanistan, quand tu es une fille et que tu veux étudier, c’est difficile, soupire-t-elle. Des hommes ont déjà jeté des pierres à mes sœurs lorsque nous nous rendions à l’école à Kaboul.” Depuis un an, à cause de son périple jusqu’en Grèce, elle a arrêté les cours. Elle les reprend donc avec joie : “J’adore apprendre et étudier le grec !” Marziyeh, qui a déjà été à l’école pendant sept ans, a de bonnes bases. Mais ce n’est pas le cas de tous ses camarades. Mohammed, qui vient aussi d’Afghanistan, a grandi en Iran. Il était obligé de travailler dans une usine. Cette année, il met pour la première fois les pieds à l’école… à 16 ans : “Une nouvelle vie commence !”, se réjouit-il. Il est 13h, et pour Marziyeh, c’est le moment de rentrer au camp. Après une heure de trajet en bus et métro, elle mange, fait ses devoirs. À 18h, elle est prête pour prendre des leçons d’anglais dispensées à l’intérieur du camp par des bénévoles. La jeune fille ne manque pas de motivation !

Oublier le passé

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Dans la classe d’Amar, à l’école publique 132°d’Athènes. MR.

Les enfants réfugiés ne trouvent pas tous une place dans les écoles interculturelles. C’est ce qui est arrivé à Amar, 12 ans, arrivé de Damas, en Syrie, avec sa mère. Il vit dans un autre quartier d’Athènes et va dans une classe avec des enfants grecs. Il y reste de 14h à 18h, pour des cours supplémentaires destinés aux réfugiés.

“Je ne comprends pas tout, confie-t-il en arabe. Mais j’ai le soutien des élèves. Rachid, qui vient aussi de Syrie, vit ici depuis plus longtemps que moi. Comme il sait bien parler le grec, il m’aide beaucoup. Mes professeurs me donnent aussi des documents traduits en arabe ou en anglais.”

Amar espère dans quelques mois retrouver son frère en Angleterre. Entretemps, il veut oublier la vie en Syrie : “Les derniers mois à Damas, je n’allais pas à l’école. Mes parents avaient trop peur des bombardements…” 􏰀

La Grèce, terre d’accueil

AU SUD DE L’EUROPE

􏰁Plus de 60000 réfugiés vivent en Grèce : ce sont en majorité des Syriens qui ont traversé la mer Méditerranée. Ces migrants, qui ont fui la guerre, ont cherché à rejoindre l’Europe, malgré les dangers du voyage.

􏰁 Ils sont bloqués en Grèce, vivant dans des conditions très dures. Selon un accord migratoire négocié au printemps entre pays européens, les migrants devaient être redirigés ailleurs en Europe. Mais les États ne se précipitent pas pour les accueillir.

MOBILISATION POUR L’ÉCOLE

􏰁Depuis la rentrée, le gouvernement grec a scolarisé 18 000 enfants réfugiés. Il y avait urgence, car, selon l’ONG “Save the Children”, ils n’ont en moyenne pas été scolarisés depuis un an et demi, et plus d’un sur cinq n’a jamais mis les pieds en classe. 􏰁L’État grec, en dépit de ses difficultés financières, a décidé d’embaucher près de 800 professeurs de grec et a mis en place des cours de soutien l’après-midi.