Un an après l’accord entre Athènes et Bruxelles, le ras-le-bol silencieux des Grecs

LE MONDE ECONOMIE | 13.07.2016

« J’ai l’impression de vivre le même cauchemar depuis six ans. Nous avons un peu rêvé avec la première élection de Tsipras [le premier ministre grec] en janvier 2015 mais depuis, c’est la désillusion !, soupire Giorgos Koutroufinis, docker sur le port du Pirée. L’austérité continue de plus belle : augmentation de la TVA, de l’impôt sur les propriétés, diminution des retraites, privatisations à tout-va… » De passage sur la place Omonia, dans le centre d’Athènes, le représentant syndical des salariés du port vient de rencontrer Panagiotis Lafazanis, l’ancien ministre du redressement productif du premier gouvernement Syriza, qui a formé en août 2015 son parti euro-sceptique, Unité populaire.

Giorgos Koutroufinis espère trouver un soutien pour continuer la mobilisation, malgré la cession du Pirée à la société chinoise Cosco. « Je n’attends plus rien du gouvernement Tsipras, il s’est moqué de nous en organisant un référendum [le 5 juillet 2015] et en ne respectant pas le vote du peuple, qui s’est opposé à 61 % à l’accord avec les créanciers du pays ! Maintenant, il continue sa comédie en passant une série de lois tout en nous faisant croire que c’est à contrecœur », s’énerve le docker.

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Un an après l’accord qui a permis de sauver la Grèce et de la maintenir dans la zone euro, signé le 13 juillet 2015 à Bruxelles, ce sentiment de trahison est partagé par de nombreux Grecs et électeurs du parti radical de gauche, qui avait promis, lors de la campagne électorale, de « déchirer les mémorandums » imposés par les créanciers du pays, représentés par la « troïka » (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international, Commission européenne). D’après un sondage réalisé début juillet par l’université de Macédoine, 86 % des Grecs ne sont pas satisfaits de l’action du gouvernement. Chez les partisans de Syriza, ce chiffre atteint même 69 %.

« Les Grecs ont perdu tout espoir d’amélioration de leur quotidien, ils sont déprimés, ne se mobilisent plus dans la rue et ne croient plus en aucun homme politique, estime Nikos Dimou, éditorialiste pour de nombreux médias hellènes, et auteur Du malheur d’être Grec (Payot, 2012). Dans une récente enquête, publiée dans la presse, à la question : “Qui, selon vous, est le mieux placé pour sauver la Grèce ?”, la majorité des Grecs répond “personne”. Cela reflète bien l’état d’esprit de la population. »

« Un nouveau coup de massue »

En mai, le docker Giorgos Koutroufinis arpentait les rues de Paris admiratif, il envie les mouvements sociaux en France contre la loi El Khomri.

« En 2011-2012, nous aussi nous avions les rues pleines de manifestants, mais désormais les Grecs sont déprimés, ils n’ont plus la force de se battre. En septembre, un nouveau coup de massue va s’abattre sur nous, avec la loi sur le travail et les syndicats, mais le ras-le-bol général peut-il se faire entendre ? »

Au café Mokka, quelques mètres plus loin, rue Athinas, Ioannis Panagiotopoulos, 62 ans, admet lui aussi être exaspéré par les mesures d’austérité imposées par la « troïka », qu’il qualifie ouvertement de« fascistes ». « L’accord qu’Alexis Tsipras a signé en juillet dernier était injuste. Les retraites ont été démolies depuis 2010, et Bruxelles exige encore davantage, c’est du sadisme ! J’ai perdu 50 % de mes revenus, alors que mes impôts ont augmenté, mon fils a perdu son emploi, ma vie a changé en seulement quelques années, comme si j’avais traversé une guerre… », avoue l’ex-ouvrier du bâtiment, ému.

Plus qu’à Alexis Tsipras, Ioannis Panagiotopoulos en veut à l’Union européenne, en qui il avait fondé beaucoup d’espoirs lors de l’adhésion de son pays en 1981 : « Je n’en veux pas au premier ministre. Je ne crois pas au sauveur providentiel, il avait les mains liées par les décisions des précédents gouvernements et il ne voulait pas prendre le risque que la Grèce soit expulsée de la zone euro, ce qui aurait été une catastrophe sans précédent ! En revanche, je crois que l’Europe se trompe de route, et le Brexit est un signal d’alarme pour nous tous ! L’Europe ne doit pas devenir une machine à injustices, qui ordonne des directives sans prendre en compte la spécificité de chaque nation… »

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Accoudé au comptoir du bar, cigarette à la main, Yannis Fanariotis, boucher au marché central, rappelle qu’il ne peut toujours pas retirer plus de 420 euros par semaine sur son compte bancaire, du fait du contrôle des capitaux en vigueur depuis le 29 juin 2015. De même, son pouvoir d’achat a diminué, « comme pour tous les commerçants ». « Les ventes de mon échoppe ont baissé de 30 % environ depuis un an. Alors qu’en 2014, nous commencions à voir le bout du tunnel, 2015 a été une horreur. Avec le contrôle des capitaux, plus personne n’avait envie de dépenser… Et malheureusement, 2016 ne sera pas beaucoup mieux ! », explique le trentenaire, très amer.

Vassilis Masselos, propriétaire de l’entreprise de lingerie féminine Nota, qui emploie vingt-cinq personnes en Grèce et quarante dans une usine en Bulgarie, fait le même constat. « Après l’instauration du contrôle des capitaux, toute l’économie s’était arrêtée, la confiance des clients et des investisseurs était sapée et tout devait être rebâti. Mais en plus de cette situation déjà difficile à gérer, nous avons dû affronter, en 2016, les nouvelles salves d’austérité. C’est une année très dure », raconte-t-il, les mains posées sur son bureau, rue Lekka, près de la place Syntagma, point de rendez-vous de tous les rassemblements à Athènes.

« Il y a eu d’abord l’augmentation de la TVA de 19 % à 24 %, que nous ne pouvions pas répercuter sur les prix car nous risquions de perdre des clients, puis la hausse des cotisations sociales pour les employeurs et de l’impôt sur les bénéfices des entreprises. Et à partir du mois de septembre, nous devrons en plus payer davantage d’impôt foncier, cela n’en finit pas…, s’exclame l’entrepreneur, très remonté contre le gouvernement Tsipras. Les mesures prises ne vont pas dans la bonne direction. Le choix de taxer davantage les entrepreneurs et les professions libérales ne mène à rien, si ce n’est à couler encore un peu plus l’économie du pays. Le premier ministre aurait pu faire le choix de diminuer davantage les dépenses de l’Etat, le nombre de fonctionnaires, le budget de la défense… »

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Malgré cette perception négative des réformes prises depuis un an par le gouvernement Tsipras, Panagiotis Petrakis, professeur d’économie à l’université d’Athènes, relativise :

« La population ne s’est pas davantage appauvrie en un an, le niveau de vie des Grecs s’est stabilisé depuis deux ans. Mais il avait baissé depuis 2010 de façon régulière, avec les mesures les plus difficiles prises par les gouvernements précédents. »

Panagiotis Petrakis se veut optimiste, mais prudent, quant à l’avenir du pays : « 2017 devrait être une meilleure année pour l’économie et la population grecque, avec une prévision de croissance de l’ordre de + 2,7 % du produit intérieur brut, selon la Commission européenne. Mais encore faut-il que la deuxième évaluation du programme de réformes, prévue en octobre, se conclue positivement… »

MARINA RAFENBERG, Intérim.

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