Putsch raté en Turquie : le dilemme d’Athènes sur le sort des militaires turcs

LE MONDE | 22.07.2016

« Le gouvernement d’Alexis Tsipras marche sur des œufs avec cette affaire embarrassante », estime Thanos Dokos, le directeur du think tank Eliamep (Fondation hellénique pour la politique européenne et étrangère). Jeudi 21 juillet, la condamnation tant attendue, suivie par tous les médias turcs qui s’étaient déplacés au tribunal d’Alexandroupolis, est tombée : les huit militaires turcs accusés d’être entrés illégalement en hélicoptère sur le territoire grec, samedi 16 juillet, après le putsch raté en Turquie, ont été condamnés à deux mois de prison avec sursis. Ils encouraient jusqu’à cinq ans de prison, mais leur avocate, Me Vassiliki-Ilia Marinaki, a expliqué à la télévision grecque qu’ils avaient bénéficié de circonstances atténuantes, « leurs vies étant sérieusement menacées ».

Lors de l’audience, les prévenus ont affirmé dans un communiqué : « Nous n’avons pas participé à la tentative de coup d’Etat. » « Nous nous excusons du désagrément suscité à l’Etat grec, mais nous n’avions pas d’autre choix », ont-ils ajouté. Sur le banc des prévenus, un pilote turc a notamment raconté qu’« il y avait des arrestations massives de militaires sans distinction » dans la nuit de vendredi à samedi, et qu’ils « avaient eu peur », d’où leur fuite. D’après son témoignage, l’hélicoptère ne servait qu’à transférer des blessés et n’avait aucune arme à bord.

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Dans la salle d’audience, jeudi à Alexandroupolis, la tension était palpable : une association d’avocats turcs a tenté de fournir des documents à la présidente de la cour pour prouver la culpabilité des militaires.« Ils ne sont pas partie prenante du procès. La présidente ne pouvait pas accepter », remarque Me Marinaki. Ces avocats turcs ont également distribué une note en grec accusant les huit prévenus d’être des« membres de l’organisation terroriste FETO/PDY », du prédicateur musulman Fethullah Gülen, accusé par Ankara d’avoir fomenté le putsch raté.

« LA TENSION EST CERTAINE »

Les autorités turques, qui considèrent ces militaires comme des putschistes, ne peuvent se contenter de cette condamnation de deux mois avec sursis et réclament l’extradition des prévenus pour qu’ils soient jugés dans leur pays. Mais, à leur arrivée à Alexandroupolis samedi, les officiers ont déposé des demandes d’asile qui doivent désormais être étudiées selon les règles par l’administration grecque. La procédure devrait commencer lundi et prendre « environ deux semaines, un temps record compte tenu de la situation », selon une source gouvernementale.

« Si les demandes d’asile de ces terroristes étaient acceptées, cela ne participerait pas à la pacification des relations entre la Grèce et le Turquie », a mis en garde jeudi l’association de juristes turcs au procès. Un avertissement déjà émis mardi par l’ambassadeur de Turquie en Grèce, Kerim Uras. « J’espère que nous parcourrons rapidement les phases de la procédure afin de faire en sorte de renvoyer ces terroristes pour qu’ils soient jugés (…). Si ce procès se déroule rapidement et qu’ils sont renvoyés dès que possible, cela peut se transformer en quelque chose de très positif pour nos relations bilatérales ; mais, si ce n’est pas le cas, je crains que ça n’aide pas du tout. En tant qu’ambassadeur, cela m’inquiéterait », avait-il déclaré à la presse.

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« Avec la purge en cours en Turquie, la réaction de l’ambassadeur ne me surprend pas. Il veut démontrer comme tous les hauts fonctionnaires qu’il est fidèle au régime », commente Thanos Dokos. « La tension est certaine entre les deux pays et personne ne veut dégrader des relations déjà compliquées en raison des questions de souveraineté sur les îles de la mer Egée et de l’inextricable problème chypriote. Cela oblige Alexis Tsipras à faire preuve de réalisme et de sang-froid », poursuit l’expert.

« LA GRÈCE DOIT SUIVRE LES PROCÉDURES »

Du côté du gouvernement grec, l’heure est en effet à l’apaisement : « La Turquie demande l’extradition des militaires turcs, cela est compréhensible. Nous aussi, si nous avions eu affaire à un coup d’Etat, nous voudrions pouvoir les juger. Mais, d’un autre côté, la Grèce doit suivre toutes les procédures prévues par le droit international », soutient la porte-parole du gouvernement grec, Olga Gerovassilis. Autre signe de bonne volonté de la part d’Athènes : l’armée a déployé des navires dans les îles frontalières avec la Turquie pour éviter que d’autres militaires turcs ne tentent de rejoindre le sol grec.

En attendant l’étude de leur demande d’asile, les militaires turcs resteront en rétention. « Ils ont peur d’être condamnés à la peine de mort, s’ils retournent en Turquie, étant donné qu’il y a actuellement un débat pour la réintroduire », justifie leur avocate Me Marinaki. « En temps normal, une loi est non rétroactive, réplique Thanos Dakos. Mais, vu le climat actuel en Turquie, nous ne pouvons être sûrs de rien… »

Par MARINA RAFENBERG, Intérim (Athènes, correspondance)

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Un an après l’accord entre Athènes et Bruxelles, le ras-le-bol silencieux des Grecs

LE MONDE ECONOMIE | 13.07.2016

« J’ai l’impression de vivre le même cauchemar depuis six ans. Nous avons un peu rêvé avec la première élection de Tsipras [le premier ministre grec] en janvier 2015 mais depuis, c’est la désillusion !, soupire Giorgos Koutroufinis, docker sur le port du Pirée. L’austérité continue de plus belle : augmentation de la TVA, de l’impôt sur les propriétés, diminution des retraites, privatisations à tout-va… » De passage sur la place Omonia, dans le centre d’Athènes, le représentant syndical des salariés du port vient de rencontrer Panagiotis Lafazanis, l’ancien ministre du redressement productif du premier gouvernement Syriza, qui a formé en août 2015 son parti euro-sceptique, Unité populaire.

Giorgos Koutroufinis espère trouver un soutien pour continuer la mobilisation, malgré la cession du Pirée à la société chinoise Cosco. « Je n’attends plus rien du gouvernement Tsipras, il s’est moqué de nous en organisant un référendum [le 5 juillet 2015] et en ne respectant pas le vote du peuple, qui s’est opposé à 61 % à l’accord avec les créanciers du pays ! Maintenant, il continue sa comédie en passant une série de lois tout en nous faisant croire que c’est à contrecœur », s’énerve le docker.

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Un an après l’accord qui a permis de sauver la Grèce et de la maintenir dans la zone euro, signé le 13 juillet 2015 à Bruxelles, ce sentiment de trahison est partagé par de nombreux Grecs et électeurs du parti radical de gauche, qui avait promis, lors de la campagne électorale, de « déchirer les mémorandums » imposés par les créanciers du pays, représentés par la « troïka » (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international, Commission européenne). D’après un sondage réalisé début juillet par l’université de Macédoine, 86 % des Grecs ne sont pas satisfaits de l’action du gouvernement. Chez les partisans de Syriza, ce chiffre atteint même 69 %.

« Les Grecs ont perdu tout espoir d’amélioration de leur quotidien, ils sont déprimés, ne se mobilisent plus dans la rue et ne croient plus en aucun homme politique, estime Nikos Dimou, éditorialiste pour de nombreux médias hellènes, et auteur Du malheur d’être Grec (Payot, 2012). Dans une récente enquête, publiée dans la presse, à la question : “Qui, selon vous, est le mieux placé pour sauver la Grèce ?”, la majorité des Grecs répond “personne”. Cela reflète bien l’état d’esprit de la population. »

« Un nouveau coup de massue »

En mai, le docker Giorgos Koutroufinis arpentait les rues de Paris admiratif, il envie les mouvements sociaux en France contre la loi El Khomri.

« En 2011-2012, nous aussi nous avions les rues pleines de manifestants, mais désormais les Grecs sont déprimés, ils n’ont plus la force de se battre. En septembre, un nouveau coup de massue va s’abattre sur nous, avec la loi sur le travail et les syndicats, mais le ras-le-bol général peut-il se faire entendre ? »

Au café Mokka, quelques mètres plus loin, rue Athinas, Ioannis Panagiotopoulos, 62 ans, admet lui aussi être exaspéré par les mesures d’austérité imposées par la « troïka », qu’il qualifie ouvertement de« fascistes ». « L’accord qu’Alexis Tsipras a signé en juillet dernier était injuste. Les retraites ont été démolies depuis 2010, et Bruxelles exige encore davantage, c’est du sadisme ! J’ai perdu 50 % de mes revenus, alors que mes impôts ont augmenté, mon fils a perdu son emploi, ma vie a changé en seulement quelques années, comme si j’avais traversé une guerre… », avoue l’ex-ouvrier du bâtiment, ému.

Plus qu’à Alexis Tsipras, Ioannis Panagiotopoulos en veut à l’Union européenne, en qui il avait fondé beaucoup d’espoirs lors de l’adhésion de son pays en 1981 : « Je n’en veux pas au premier ministre. Je ne crois pas au sauveur providentiel, il avait les mains liées par les décisions des précédents gouvernements et il ne voulait pas prendre le risque que la Grèce soit expulsée de la zone euro, ce qui aurait été une catastrophe sans précédent ! En revanche, je crois que l’Europe se trompe de route, et le Brexit est un signal d’alarme pour nous tous ! L’Europe ne doit pas devenir une machine à injustices, qui ordonne des directives sans prendre en compte la spécificité de chaque nation… »

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Accoudé au comptoir du bar, cigarette à la main, Yannis Fanariotis, boucher au marché central, rappelle qu’il ne peut toujours pas retirer plus de 420 euros par semaine sur son compte bancaire, du fait du contrôle des capitaux en vigueur depuis le 29 juin 2015. De même, son pouvoir d’achat a diminué, « comme pour tous les commerçants ». « Les ventes de mon échoppe ont baissé de 30 % environ depuis un an. Alors qu’en 2014, nous commencions à voir le bout du tunnel, 2015 a été une horreur. Avec le contrôle des capitaux, plus personne n’avait envie de dépenser… Et malheureusement, 2016 ne sera pas beaucoup mieux ! », explique le trentenaire, très amer.

Vassilis Masselos, propriétaire de l’entreprise de lingerie féminine Nota, qui emploie vingt-cinq personnes en Grèce et quarante dans une usine en Bulgarie, fait le même constat. « Après l’instauration du contrôle des capitaux, toute l’économie s’était arrêtée, la confiance des clients et des investisseurs était sapée et tout devait être rebâti. Mais en plus de cette situation déjà difficile à gérer, nous avons dû affronter, en 2016, les nouvelles salves d’austérité. C’est une année très dure », raconte-t-il, les mains posées sur son bureau, rue Lekka, près de la place Syntagma, point de rendez-vous de tous les rassemblements à Athènes.

« Il y a eu d’abord l’augmentation de la TVA de 19 % à 24 %, que nous ne pouvions pas répercuter sur les prix car nous risquions de perdre des clients, puis la hausse des cotisations sociales pour les employeurs et de l’impôt sur les bénéfices des entreprises. Et à partir du mois de septembre, nous devrons en plus payer davantage d’impôt foncier, cela n’en finit pas…, s’exclame l’entrepreneur, très remonté contre le gouvernement Tsipras. Les mesures prises ne vont pas dans la bonne direction. Le choix de taxer davantage les entrepreneurs et les professions libérales ne mène à rien, si ce n’est à couler encore un peu plus l’économie du pays. Le premier ministre aurait pu faire le choix de diminuer davantage les dépenses de l’Etat, le nombre de fonctionnaires, le budget de la défense… »

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Malgré cette perception négative des réformes prises depuis un an par le gouvernement Tsipras, Panagiotis Petrakis, professeur d’économie à l’université d’Athènes, relativise :

« La population ne s’est pas davantage appauvrie en un an, le niveau de vie des Grecs s’est stabilisé depuis deux ans. Mais il avait baissé depuis 2010 de façon régulière, avec les mesures les plus difficiles prises par les gouvernements précédents. »

Panagiotis Petrakis se veut optimiste, mais prudent, quant à l’avenir du pays : « 2017 devrait être une meilleure année pour l’économie et la population grecque, avec une prévision de croissance de l’ordre de + 2,7 % du produit intérieur brut, selon la Commission européenne. Mais encore faut-il que la deuxième évaluation du programme de réformes, prévue en octobre, se conclue positivement… »

MARINA RAFENBERG, Intérim.

Syriza, une majorité parlementaire à l’épreuve des réformes d’austérité

Article pour LE MONDE ECONOMIE paru le 13.07.2016

« En un an, Syriza s’est métamorphosé : la gauche radicale ressemble désormais à un parti social-démocrate européen appliquant un programme d’austérité », note le politologue Georges Séfertzis. Le 13 juillet 2015, à la suite de la signature du troisième plan d’aide, la majorité d’Alexis Tsipras éclate. La fissure entre les pro- européens et les défenseurs d’une sortie de l’euro est actée avec le nouveau « mémorandum ». Dès le premier projet de loi adopté par le Parlement le 15 juillet, sur des mesures concernant une hausse de la TVA et des cotisations sociales, 32 députés Syriza avaient voté non.

L’éclairage :   Après un troisième plan d’aide, l’économie grecque est toujours à genoux

Fin août 2015, coup théâtre, le premier ministre, M. Tsipras, ne peut plus gouverner avec les dissidents de son parti et convoque des élections. Près de 25 députés du Syriza rejoignent alors Unité populaire, le nouveau parti du frondeur Panagiotis Lafazanis. Malgré cette scission, M. Tsipras remporte le scrutin du 20 septembre avec 35,5 % des voix. M. Séfertzis explique ainsi :

« Depuis septembre, Alexis Tsipras s’est débarrassé de son aile gauche et passe sans trop de difficultés toutes les mesures, même la réforme des retraites, considérée comme une épreuve de force pour le gouvernement. Il faut croire que le pouvoir unit. »

CHUTE DANS LES SONDAGES

Néanmoins, la coalition gouvernementale reste fragile avec seulement 153 sièges au Parlement sur les 300. Et Manos Papazoglou, professeur de sciences politiques à l’université du Péloponnèse, de constater :

« Tous les partis qui ont appliqué des mémorandums ont vu des députés quitter le navire lors de votes importants. Pour le moment, la volonté de Syriza de rester au pouvoir l’emporte sur les divergences, mais dans leurs discours sur les privatisations, sur les changements dans le droit du travail, tous les députés de Syriza ne sont pas toujours sur la même ligne. »

Le vote de la loi sur le travail en septembre, la deuxième évaluation du programme des réformes en octobre et l’adoption du budget en novembre sont autant d’étapes dangereuses pour M. Tsipras. D’après M. Papazoglou :

« Il sera dur pour le premier ministre de finir son mandat dans trois ans ».

Dans les sondages, Syriza ne cesse de chuter : le dernier en date, réalisé par l’université de Macédoine, annonce 11 points et demi d’avance pour Nouvelle Démocratie (droite). « C’est la chute la plus rapide de l’histoire politique grecque. En un an, Syriza est passé de 35 % des intentions de vote à 15 % », souligne M. Séfertzis, qui n’exclut pas des élections anticipées provoquées par M. Tsipras « pour refiler le sale boulot à l’opposition et mieux rebondir ensuite ».

Un avis partagé par Vassiliki Giorgiadou, professeure de sciences politiques à l’université Panteion à Athènes :

« Tsipras ne veut pas aller vers de nouvelles élections car il sait qu’il est en train de perdre des points dans les sondages et que le pays serait de nouveau déstabilisé mais en même temps plus il va avancer dans l’application des réformes, plus il va perdre en popularité. C’est un cercle vicieux, le temps joue en sa défaveur. »

Le reportage :   Un an après l’accord entre Athènes et Bruxelles, le ras-le-bol silencieux des Grecs

Athènes correspondance, Marina Rafenberg– (Intérim.)

Shabab Radio, la voix des réfugiés en Grèce

Avec la webradio « Shabab » – « les potes » en arabe – Stéphanie, Ahmad, Tariq et les autres veulent unir leurs voix en anglais, en arabe et en farsi pour aider les réfugiés et informer les Européens sur leur quotidien.

Publié le 17/07/2016 sur le site RUE89

 

(D’Athènes) 19h30, à Exarchia, le quartier alternatif d’Athènes, Tariq, George, Stéphanie et Azad s’installent dans une pièce minuscule, dans les locaux d’un incubateur de start-up qui les accueille temporairement.

L’émission «  Kalispera Shabab  » (un mix entre «  bonsoir  » en grec et «  les copains  » en arabe) commence dans quelques minutes, les micros sont mal réglés, le stress monte… Les présentateurs ne sont pas des professionnels, ils sont tous bénévoles et réfugiés, mis à part Stéphanie Cisowski, journaliste allemande d’origine polonaise installée en Grèce depuis cinq ans.

Le thème de la soirée  : les relocalisations des réfugiés depuis la Grèce vers d’autres pays européens. Ce dispositif, adopté en octobre 2015, prévoit la répartition d’ici à 2017 de 160 000 réfugiés syriens, irakiens, érythréens se trouvant en Grèce et en Italie dans d’autres Etats membres de l’Union européenne.

Procurer des réponses aux réfugiés

Ahmed Ayash, graphiste en Syrie, a été transféré il y a quelques semaines en Espagne, dans la banlieue de Madrid. Via Skype, il parle de sa nouvelle vie, de la façon dont il a été reçu par les Espagnols.

Invité sur le plateau, Cezaro alias Amine de Lattaquié (Syrie) a vu sa demande de relocalisation en Lituanie refusée, il témoigne de son inquiétude : «  Je dois désormais faire appel avec un avocat. Mais je ne connais pas très bien la procédure, et j’ai peur que ça ne serve à rien et que je sois désormais définitivement bloqué en Grèce  », explique-t-il en arabe au micro de Tariq Wady.

Ce dernier est un jeune Syrien de Damas, rappeur à ses heures perdues, qui a rejoint Shabab Radio, «  pour pouvoir s’exprimer en toute liberté ». « En Syrie, quand tu es rappeur et que tu prends des positions contre le gouvernement, tu dois cacher ton identité si tu ne veux pas avoir de problèmes », ajoute celui qu’on surnomme Mister Lion.

Interview par Tariq (à droite)

Interview par Tariq (à droite) d’un kurde au festival antiraciste d’Athènes

Son acolyte, George Nouneh, coprésentateur de l’émission, lui aussi amateur de rap, est arrivé le 6 mars sur l’île grecque de Lesbos  : «  Nous essayons de parler de sujets originaux qui sont peu traités par les médias généralistes. Qui parle des réfugiés qui voient leurs demandes de relocalisation refusées pour soi-disant des raisons de sécurité sans qu’aucune explication leur soit vraiment fournie ?  »

George, qui à Damas étudiait la littérature anglaise, est convaincu que cette émission est utile  : « Nous procurons des réponses aux réfugiés sur des points précis et nous faisons entendre leur voix. Qui sait, quelqu’un peut avoir entendu le témoignage de Cezaro et lui fournir une aide juridique  ? »

« Plus en commun que nous ne le pensons »

A ses côtés, Stéphanie, qui a le plus d’expérience dans le domaine des médias, manage l’équipe depuis sa création le 21 mai. Tout a commencé par une rencontre avec Ahmed, un Syrien parlant parfaitement anglais. Il est volontaire comme elle au port du Pirée pour aider les milliers de réfugiés campant des conditions sordides. Stéphanie explique :

«  Face à la crise migratoire que traversait le pays, j’avais l’impression que je devais agir. Avec Ahmed, nous étions bénévoles mais nous voulions faire plus pour donner les informations nécessaires aux réfugiés ; et aussi montrer que finalement, entre Européens et réfugiés, nous avons plus de choses en commun que nous le pensons.

Nous nous retrouvions face à des réfugiés qui nous demandaient des renseignements sur la fermeture des frontières, face aussi à des actions de générosité mais aussi d’incompréhension de certains Grecs. A ce moment-là, l’idée de faire une émission de radio est née. »

« Lutter contre l’ignorance »

Lors d’un week-end de l’entreprenariat et des start-up organisé à Athènes sur le thème du journalisme, Stéphanie, Ahmed sont rejoints par Lluís Santos, un Espagnol qui a lancé le site de la radio, et une Grecque, Xanthippi Lemontzoglou. A l’issue de l’événement, il gagne un prix et le projet est lancé.

Stéphanie assure avec conviction :

« Le but est de faire entendre les voix d’une même génération. Nous sommes tous en mouvement, fuyant la guerre ou la crise économique, mais nos revendications sont peu entendues. Grâce à ce concept, nous voulons partager nos opinions, nos histoires… Nous espérons aussi que grâce à l’échange nous pouvons lutter contre l’ignorance, terreau du nationalisme et de la xénophobie qui gagnent du terrain en Europe. »

George, Stéphanie, Tariq et Azad

George, Stéphanie, Tariq et Azad dans le studio de leur webradio

 

Au fil des semaines, l’émission se met peu à peu en place, avec des reportages dans les camps et dans les squats du centre d’Athènes où sont hébergés de nombreux réfugiés, avec des bulletins d’informations en arabe, en farsi, en anglais, et avec des interviews d’artistes migrants.

Stéphanie soupire :

«  Mais il reste beaucoup de chemin à faire. Nous avons peu de moyens, nous travaillons juste avec un ordinateur portable, un enregistreur et un appareil photo. Nous recherchons actuellement des aides financières auprès de fondations grecques et européennes.

Nous aimerions également avoir des sponsors pour avoir une connexion gratuite sur nos téléphones portables et faire des lives depuis les camps où se trouvent des milliers de réfugiés à travers la Grèce. Il est difficile d’obtenir des autorisations pour des reportages dans les camps. Mais si les réfugiés devenaient eux-mêmes journalistes, ne serait-ce pas un moyen de savoir ce qui s’y passe exactement  ?  »

21h30, Tariq, Stéphanie et Azad disent adieu à l’antenne à George, qui doit partir le lendemain pour Nicosie  : «  Kalispera  ! Nous continuerons d’avoir des nouvelles de George après sa relocalisation. La radio doit être comme un ami durant ce périple jusqu’à l’installation dans un nouveau pays  », annonce Stéphanie, émue de quitter celui qui est devenu un «  Shabab  », un ami.

Shabab Radio sur Soundcloud

Un horizon dégagé se profile pour le tourisme en Grèce

EN 2015, MALGRÉ LA CRISE, LA FRÉQUENTATION TOURISTIQUE A BATTU DES RECORDS EN GRÈCE, AVEC PLUS DE 23,5 MILLIONS DE VISITEURS ÉTRANGERS. CETTE ANNÉE ENCORE, LE PAYS DEVRAIT FIGURER PARMI LES DESTINATIONS FAVORITES DES VACANCIERS EN MÉDITERRANÉE.

 

TOURHEBDO GRECE

 

Selon la confédération grecque du tourisme (SETE), le nombre de touristes étrangers en Grèce devrait dépasser en 2016 les 25 millions et ainsi battre de nouveau un record par rap- port à l’an passé, avec près de 1,5 million de visiteurs en plus et 800 millions d’euros de recettes supplémentaires. Malgré la hausse de la TVA sur l’hôtellerie (passée de 6,5 % à 13 %) et les restrictions bancaires instaurées l’été dernier, le tourisme en Grèce résiste : le pays est désormais stable et jugé sûr, il n’a pas été l’objet d’attentats comme la Turquie, explique la SETE. Le président de la confédération, Andreas Andreadis, a confié lors d’une récente conférence de presse être « optimiste » et que « cette

année allait être positive […] même si le développement touristique ne bénéficie pas à tout le pays et qu’il y a de grandes inégalités ». Si les îles des Cyclades et Ioniennes sont toujours prisées par les touristes, la Grèce continentale reste plus confidentielle et attire moins de ressortissants étrangers.

La SETE veut dynamiser Athènes et Thessalonique, deux destinations idéales pour des city breaks en Europe à toute époque de l’année.

 

LE MARCHÉ FRANÇAIS EN HAUSSE DE 11%
Sur les quatre premiers mois de 2016, le nombre de vols vers les aéroports grecs s’élève à 89 642 dont 37 029 internatio- naux, ce qui constitue une hausse de 5,5 % des liaisons aé- riennes par rapport à la même période en 2015, d’après l’autorité de l’aviation civile. En ou- tre, de janvier à mai, 1 343 897 visiteurs étrangers sont arrivés

à l’aéroport d’Athènes, selon la SETE, soit une augmentation de 4,9 % par rapport à la même période l’année dernière. Les aéroports de Mykonos et de Santorin ont également connu une forte progression de leur fréquentation, de respective- ment 20,9 % et 18 %. Mais d’autres destinations rencontrent des difficultés, comme Kos (- 21,9 %) ou Lesbos (- 59,9 %), deux îles qui ont été touchées par la crise migratoire. Par ail- leurs, le site Trivago a publié une étude sur les préférences des touristes étrangers qui ont réservé entre janvier et mai leurs vacances en Grèce sur la plate-forme, pour des départs en juin, juillet et août. La destination favorite des voyageurs est l’île de Santorin, suivie de près par Corfou et la Crète. D’après l’office de tourisme grec, le top 5 des pays d’origine des visiteurs en Grèce affiche en pole position le Royaume-Uni, suivi de l’Allemagne, de l’Italie, de la France et des Pays-Bas. En 2015, quelque 1052606 Français sont venus passer des vacances dans le pays, soit une hausse de 11% par rapport à 2014. Cependant, sur les quatre premiers mois de 2016, les réservations de billets d’avion de ressortissants français ont diminué(-6,1%).

Alors que,dans le même temps, les réservations de billets d’avion provenant du Royaume-Uni (+ 24,5 %), de Scandinavie (+ 7,5 %) et de Pologne (+ 8,9 %) ont enregistré un bond, toujours d’après l’OT grec.

 

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BOOSTER LE BALNÉAIRE
ET LE HAUT DE GAMME
La confédération grecque du tourisme vise désormais à consolider ces bons résultats

et à les améliorer en établis- sant un plan de développe- ment jusqu’en 2021. Le but premier est d’arriver chaque année à atteindre les 22 à 24 millions de touristes étrangers, et ce afin aussi de permettre la création de près de 1 million d’emplois dans le secteur. La SETE veut continuer à promouvoir la Grèce comme une destination de vacances balnéaires tout en attirant une clientèle haut de gamme avec un plus grand réseau d’hôtels de luxe. D’après l’office de tourisme, 61 % des arrivées de visiteurs étrangers se concentrent sur les mois de juin, juillet et août. Afin d’atténuer cette saisonnalité, la SETE a pour

objectif de dynamiser Athènes et Thessalonique, deux destinations idéales pour des city breaks en Europe à toute époque de l’an- née. Les deux villes pour- raient également devenir des lieux phares pour des conférences internationales, des meetings d’affaires et des événements culturels, es- time la confédération. Le tourisme nautique et les croisières vont également être encouragés, la SETE envisageant de créer davantage de marinas à travers le pays et d’ouvrir un nouveau centre d’ancrage pour les bateaux de croisières en Crète, à Héraklion. Enfin, le tourisme médical, grâce à la compétitivité des prix et la qualité des soins, devrait connaître un essor, notamment dans les domaines de la chirurgie esthétique, de la procréation assistée et de l’orthopédie.

Marina Rafenberg, à Athènes pour Tour Hebdo, publié dans le numéro de juillet-août 2016.

Le rêve d’une autre vie

GRÈCE. Les réfugiés n’ont plus qu’une solution pour rejoindre le nord de l’Europe : postuler au programme de relocalisation de l’Union européenne.

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Le 15 juin à 11 h, Karam Saidi poste sur son profil Facebook une photo d’un avion, celui qui l’emmène d’Athènes à Paris. L’ultime étape d’un périple qu’il a commencé il y a plus de cinq mois en quittant la Syrie. Damas, Beyrouth, Istanbul, Izmir, Lesbos, Athènes, en quelques mois Karam a traversé des frontières, la mer Égée sur un canot surchargé et rencontré bien des péripéties. « Mon arrivée à Paris restera à jamais gravée dans ma mémoire. À l’aéroport, j’ai versé des larmes de joie. En France, je veux me restaurer physiquement, reprendre la gym, et distraire mon esprit par d’autres images que celles de la guerre », raconte le photographe de mode.

 

400 réfugiés par mois

 

Karam, 26 ans, a bénéficié du programme de relocalisation de l’Union européenne. Ce dispositif adopté en octobre 2015 prévoit la répartition d’ici à 2017 de 160 000 réfugiés syriens, irakiens, érythréens se trouvant en Grèce, en Italie et dans d’autres États membres. En France, 686 réfugiés en provenance de Grèce ont été transférés d’après les dernières données européennes, et le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, veut « proposer chaque mois à la Grèce d’en relocaliser 400 » en France. Depuis quinze jours, Karam partage un appartement avec deux autres Syriens à Saumur, en Maine-et-Loire. Il a le nez plongé dans la paperasse pour obtenir un titre de séjour, et l’allocation pour demandeur d’asile (ADA) qui s’élève à 6,80 euros par jour pour une personne hébergée. « Pour ces démarches, je ne suis pas laissé à mon sort, l’ONG France Horizon, qui m’a pris en charge à mon arrivée, m’aide beaucoup », avoue-t-il. Deux fois par semaine, Karam prend aussi des cours de français. « C’est un nouveau départ pour moi en France, je dois tout recommencer de zéro et apprendre une nouvelle langue mais je ne pouvais pas rêver mieux que ce pays qui, dans mon domaine, la mode, est leader ! », souligne-t-il ému.

 

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Moudar attend avec impatience dans le quartier d’Exarchia à Athènes sa relocalisation en France. Crédit: MR. 

 

Place Exarchia, dans le centre d’Athènes, Moudar, 25 ans, lui, attend toujours son transfert dans l’Hexagone. Le dernier coup de fil de l’ambassade de France lui confirmant son départ pour Paris tarde. « Que vais-je faire si la France refuse ma demande d’asile ? Je ne peux pas retourner en Syrie, j’ai déserté l’armée, j’ai été emprisonné et torturé pour avoir pris des positions contre le régime… Rester en Grèce ? Avec la crise économique, même les Grecs partent pour l’étranger afin de trouver un travail ! », soupire-t-il dans un anglais parfait. Avant d’être réinstallés dans un autre pays européen, les réfugiés passent par diverses étapes qui prennent des mois, une attente synonyme d’angoisse. Le premier défi est de décrocher un rendez-vous avec les services d’asile grecs. Moudar est arrivé le 9 mars sur l’île de Lesbos après avoir déboursé 3 000 dollars pour s’échapper de Syrie. Il n’a été convoqué que fin avril. « J’appelais tous les jours par Skype le numéro de l’administration mais personne ne répondait pendant plusieurs semaines.  » Vient ensuite la première entrevue dans les bureaux de l’office de l’asile grec. « Les agents prennent des informations basiques (état civil, pays d’origine, étude ou métier exercé, situation familiale…) et demandent aux réfugiés de choisir huit pays dans lesquels ils aimeraient être relocalisés. Les données récoltées par les Grecs sont envoyées par fichier électronique aux États membres. Selon des critères de langue, d’attaches au pays mais aussi de places disponibles, un État peut choisir d’étudier la demande d’asile. Des entretiens sont alors réalisés avec les services d’asile du pays concerné, qui peuvent à la fin accepter ou refuser le candidat. Le processus prend en moyenne deux mois », rapporte Jean-Pierre Schembri, porte-parole du Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO).

Cinq mois de transit

 

Lors de son premier entretien, Moudar énumère les pays dans lesquels il envisage de refaire sa vie : « Je n’avais pas choisi la France, car j’avais l’impression que peu de candidats à l’asile étaient retenus. » Le 25 mai, près d’un mois plus tard, Moudar reçoit un appel inattendu : « Ce jour- là, j’ai appris que j’étais convoqué à l’ambassade de France. » Lors de ce second entretien, des agents de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) l’interrogent notamment sur sa pratique religieuse, sur ses positions politiques. « L’un d’eux m’a demandé : “Est-ce que tu hais une communauté en Syrie ?” Je lui ai répondu “non”. J’ai été élevé dans un pensionnat orthodoxe alors que ma famille est musulmane, j’ai appris la tolérance », se souvient Moudar. Dans quelques jours, l’ex-étudiant en comptabilité espère s’envoler pour Paris. Mais avant, il devra passer des examens médicaux, il sera également informé par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) de la localité où il sera hébergé et de la manière dont il sera accueilli. « Il m’arrive de perdre patience après ces cinq mois de transit, confie-t-il. Je n’ai qu’une envie : reprendre une vie normale. Mais je sais que le chemin de la reconstruction sera long. »•

 

MARINA RAFENBERG CORRESPONDANCE D’ATHÈNES

Article publié dans l’hebdomadaire Réforme le 7 juillet 2016.