Un tissu économique déchiré

C’est un petit chef d’entreprise, confronté aux pires difficultés, qui l’affirme : la Grèce n’aurait jamais dû entrer dans la zone euro.

De notre correspondante, Marina Rafenberg. 

Un calme inhabituel règne au siège de Raxevsky, une marque de vêtements pour femmes, situé dans une zone industrielle proche du boulevard périphérique d’Athènes. Créateur de l’entreprise il y a près de quarante ans, Giorgos Mourtzouhos n’a jamais été aussi inquiet : « Mes fournisseurs exigent d’être payés cash, mais le gouvernement m’empêche d’effectuer des virements à l’étranger. Toutes les livraisons attendues cette semaine ont été annulées ou retardées. »

Depuis le début de la crise, il y a cinq ans, le chiffre d’affaires de Raxevsky a baissé de 60 % et huit magasins de l’enseigne ont fermé. « L’économie est asphyxiée, constate le patron aux cheveux grisonnants. Les Grecs consacrent tout leur argent à l’alimentation et aux produits de base. » Lui qui a voté oui au référendum du 5 juillet, il espère que la victoire franche du non accroîtra la marge de manœuvre d’Athènes face aux créanciers:«Il faut que tous les chefs de parti s’unissent pour soutenir le gouvernement. Puisque la jeunesse veut le changement, il faut l’écouter. Je ne peux pas réfléchir à l’éventualité d’une sortie de l’euro, désastreuse pour mon entreprise mais aussi pour tout le pays. »

 

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Le coût de la vie est resté élevé alors que les salaires diminuaient A l’écouter, pourtant, la monnaie commune est à l’origine d’une partie des maux qui assaillent l’économie, car elle a précipité la perte de compétitivité des industries grecques. Avant 1998, Giorgos Mourtzouhos a toujours fait fabriquer les vêtements dans son pays. Mais l’introduction de l’euro et l’augmentation des coûts de production qui a suivi l’ont amené à délocaliser plus des deux tiers de son activité en Chine, en Inde et en Turquie. Pour son employeur, le salaire d’un ouvrier du textile en Grèce revient à 1 300 euros environ, charges sociales incluses – le double du montant pratiqué à l’époque de la drachme. « Nous n’aurions jamais dû entrer dans la zone euro,estime Mourtzouhos. A présent que nous y sommes, toutefois, une sortie serait encore plus catastrophique. » Le problème, ajoute-t-il, c’est que les salaires ont bel et bien diminué pendant les années de crise, mais le coût de la vie est resté élevé. Comment se fait-il que le prix de l’électricité en Grèce soit l’un des plus hauts d’Europe ? » Les créanciers d’Athènes, qui ne cessent d’appeler de leurs vœux des réformes, se posent la même question.

 

Dans les années 1980, après l’entrée de la Grèce dans l’Union européenne, les hommes politiques ont encouragé la population à consommer, rappelle Giorgos Mourtzouhos : « Beaucoup d’habitants ont acheté des voitures chères, ou construit des piscines, sans comprendre que toutes leurs dettes accumulées se retourneraient un jour contre eux ! Nos dirigeants n’ont jamais réfléchi à l’avenir du pays. Ils ne songeaient qu’à se maintenir au pouvoir en distribuant des avantages à leurs électeurs. » Au service d’un Etat plus clientéliste que jamais,l’administration est devenue gourmande de « fakelakia », ces petites enveloppes distribuées aux fonctionnaires. « Quand il faut passer par 20 bureaux différents pour obtenir le papier demandé et que tu perds plusieurs jours de travail pour mener toutes ces démarches, tu es exaspéré et tu finis par céder, explique notre patron. Alors, tu donnes un billet. Et tout se débloque… » Et ce n’est rien, assure-t-il, comparé aux « gros pots- de-vin versés par les entreprises qui fabriquaient les costumes de l’armée ou de la police, afin de décrocher les contrats ».

 

La société grecque peut-elle venir à bout de ces mauvaises habitudes ? La transparence, l’équité et l’Etat de droit pourront-ils triompher un jour ? « Depuis le début de la crise, la petite corruption régresse, souligne le patron de Raxevsky. Pour la grosse, c’est moins sûr… » •

Article publié dans L’Express du 8 juillet 2015. 

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