Grèce: entre résignation et reconstruction

Article publié le JEUDI 17 SEPTEMBRE 2015 dans le Courrier (suisse).

Marina Rafenberg

ÉLECTIONS GRECQUES La volte-face d’Alexis Tsipras a désarçonné la gauche grecque. L’Unité populaire, fondée par les dissidents de Syriza, peine à rallumer la flamme avant les législatives.

 

Mardi soir, place Omonia, lieu traditionnel des rassemblements de la gauche grecque, quelque deux mille sympathisants d’Unité populaire (UP), le nouveau parti créé par les dissidents de Syriza, agitent des drapeaux rouges et jaunes, et scandent des slogans virulents comme «l’UE et le FMI nous sucent le sang». «Bella Ciao», «On lâche rien», Patty Smith, les bandes-sons n’ont guère varié depuis les meetings triomphants de janvier dernier, mais la mobilisation s’est étiolée. Seule constante, l’assemblée de la gauche radicale demeure plutôt jeune. Ce que ne manque pas de saluer Panagiotis Lafazanis, président du mouvement et ancien ministre de l’Environnement et de l’Energie dans le gouvernement d’Alexis Tsipras: «La participation de cette jeunesse nous remplit de joie et d’espoir.»
Depuis la signature en juillet de l’accord entre la Grèce et ses créanciers, la Jeunesse du parti a éclaté. Chrissanthi Mourti, qui en faisait partie, a rejoint les rangs d’UP: «Mais beaucoup de membres de la Jeunesse ont tout laissé tomber, ils sont très déçus, l’idée même qu’une autre politique soit possible, que le néolibéralisme ne soit pas la seule voie en Europe, est remise en cause. Ils n’iront pas voter dimanche», se désole l’étudiante.
A ses côtés, Dimitris Loupetis, 24 ans, a conscience que «le score d’Unité populaire ne sera pas très élevé à ces élections». Le parti est crédité entre 3% et 4,5% dans les sondages, un score faible mais qui lui permet d’entrer au parlement et surtout d’empêcher Alexis Tsipras d’obtenir la majorité absolue tant espérée lors de sa démission au mois d’août. «Le plus important, ce n’est pas notre résultat, c’est qu’il y ait un mouvement pour continuer à incarner la lutte contre l’austérité. Bien sûr, il faut poursuivre notre combat dans la rue, dans les comités d’entreprise, dans les syndicats, pour ne pas plier face à cette nouvelle salve de rigueur», explique Dimitris.

«Syriza va payer le prix»

Au comité central de Syriza, les défections ont également été nombreuses ces dernières semaines. Konstantina Nathanielidis a quitté le navire car, «sans même demander l’avis de son parti, Alexis Tsipras a signé un accord très dur qui va à l’encontre de tout son programme». Selon elle, cinquante-quatre des deux cents membres du comité central du Syriza ont rejoint UP. «Et une deuxième implosion est à prévoir après les élections. Où tout ce monde ira-t-il? Notre parti vient de se créer mais il a de l’avenir!» soutient la retraitée.
Pour le moment, Unité populaire a du mal à mobiliser les 62% d’électeurs qui ont voté «non» aux propositions des créanciers lors du référendum. «Ces élections arrivent tellement rapidement que la population n’a pas eu le temps de se rendre compte des mesures comprises dans l’accord, mais Syriza va payer le prix de ce revirement, comme les autres partis qui avaient ramené avant lui un mémorandum», commente Konstantina Nathanielidis.

L’euro dans le viseur

Les difficultés d’Unité populaire peuvent aussi se lire dans la nature de l’électorat qui porta Syriza au pouvoir en janvier dernier (36,3%). Composé notamment d’anciens électeurs du Parti socialiste et même de la Nouvelle Démocratie (droite), cet électorat reste attaché à l’appartenance de la Grèce à la zone euro. S’ils ont pu voter «non» au référendum, c’était d’abord pour renforcer Alexis Tsipras dans les négociations, sans pour autant envisager un «Grexit».
Or, du côté d’Unité populaire, l’option de l’abandon de l’euro est clairement assumée. A la tribune, mardi soir, Zoe Konstantopoulou, l’ancienne présidente du parlement, l’a claironné: «Il faut faire un choix entre l’euro et la démocratie, nous, nous choisissons la démocratie. Depuis le début de ces mémorandums, la démocratie a été assassinée dans le pays même où elle est née!»
Pour Panagiotis Kolovos, candidat aux élections législatives avec le parti dans la périphérie d’Athènes, «34% des Grecs sont en faveur d’une sortie de la zone euro d’après les derniers sondages, et à partir du moment où nous leur expliquerons que la zone euro n’autorise malheureusement pas de mettre fin à l’austérité, qu’ils s’apercevront d’eux-mêmes que les mêmes politiques continuent après déjà cinq ans de sacrifices, ce pourcentage ne peut qu’augmenter».
Katerina Karamanou, une quadragénaire, écoute attentivement le discours de Zoe Konstantopoulou: «L’Europe n’est malheureusement pas celle des peuples… Si mon salaire tombe à 300 euros par mois, comment je vais faire pour vivre, est-ce que la zone euro va me protéger?»

«La Troïka continuera à imposer sa loi!»

Entourée de Manolis Glezos, l’ancien résistant qui a décroché le drapeau nazi du Parthénon en 1941, et d’Eric Toussaint, le président du comité sur l’audit de la dette grecque, Zoe Konstantopoulou harangue la foule: «Finalement, doit-on la payer, notre dette?». En chœur, la foule répond: «Oxi» («non»). «Tsipras prétend qu’il va renégocier la dette s’il est réélu. Il n’a pas réussi à résister face à Merkel, Juncker, Schauble, et il nous a ramené un paquet de mesures d’austérité. Et cette fois-ci il réussirait à obtenir des concessions?» s’interroge, incrédule, Grigoris. «Tsipras n’incarne pas la nouveauté comme il l’affirme. Il va appliquer les mêmes politiques que ses prédécesseurs», poursuit ce chômeur de 33 ans.
Le programme d’assistance financière de 86 milliards d’euros voté par le parlement grec en août prévoit que tous les projets de loi soient approuvés par les créanciers avant d’être présentés aux députés grecs. «Que ce soit Nouvelle Démocratie ou Syriza qui gouverne ne changera pas grand-chose. Leur marge de manœuvre sera très faible. C’est bien la Troïka qui continuera à imposer sa loi!» estime Panagiotis Kolovos.
A la Vouli, le jeune candidat aimerait que le «Parti communiste (KKE) mène des combats au côté d’Unité populaire pour proposer des projets de lois protégeant au maximum les victimes de la crise et pour se mobiliser dans les luttes sociales». Pour l’heure, la direction du KKE, créditée de 5% à 6% des intentions de vote, refuse toute alliance avec le nouveau parti issu de Syriza, espérant lui aussi récupérer les voix des déçus de la gauche radicale. Ce qui n’a pas empêché une fraction du parti de rejoindre UP avec armes et bagages au nom de la reconstruction d’un front antiaustérité.

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