Alexis Tsipras défie les dynasties politiques

Mon article sur la tentative du nouveau gouvernement de mettre fin au règne des clans politiques. Depuis la chute des Colonels en Grèce, deux grands partis et deux grandes familles dominaient essentiellement la scène politique.

Article publié dans le magazine FIELDS en français et en anglais, dans le numéro de Juin.

 

LE 25 JANVIER, LE PARTI DE GAUCHE RADICALE SYRIZA REMPORTAIT LES ÉLECTIONS LÉGISLATIVES. UN RENOUVEAU DANS UN PAYS DOMINÉ DEPUIS PLUS DE QUARANTE ANS PAR LES GRANDES FAMILLES POLITIQUES ET LEURS CLANS.

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Le 25 janvier, Aléxis Tsípras est acclamé dans les rues d’Athènes. Le leader du parti de gauche radicale Syriza vient de remporter les élections législatives et promet de mettre fin aux politiques d’austérité menées depuis cinq ans en Grèce. La foule en liesse se réjouit du tournant économique que propose le parti, mais salue surtout un renouveau dans la classe politique grecque, jugée en grande partie responsable de la crise.

À 70 ans, Kostas, libraire dans un quartier populaire d’Athènes, a voté pour le parti d’Aléxis Tsípras pour « essayer quelque chose de nouveau » et « en finir avec les deux grands partis qui ont magouillé pendant des années ».

Depuis la chute de la junte des colonels1# en 1974, la Nouvelle Démocratie (conservateur) et le Pasok (socialiste) se sont partagé le pouvoir et ont été dominés par de grandes familles politiques.

En 1974, Constantin Karamanlis rentre de son exil à Paris et remporte les élections législatives avec son parti la Nouvelle Démocratie. Il a été quatre fois Premier ministre et deux fois président. Trente ans plus tard, son neveu Costas occupe lui aussi le poste de Premier ministre (de 2004 à 2009).

À droite, une autre famille impose sa marque : les Mitsotákis. Le père, a été Premier ministre (de 1990 à 1993). Son fils Kyriakos est député. Sa fille Dóra Bakoyánni, députée également, a été maire d’Athènes et ministre des Affaires étrangères.

À gauche, Andréas Papandréou, déjà issu d’une lignée d’hommes politiques, fondateur du Pasok, est nommé en 1981 Premier ministre. Son fils George, ancien Premier ministre qui a dû affronter le début de la crise et accepter l’intervention du FMI et de l’Union européenne, n’a pas été élu aux dernières élections législatives.

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Pour la première fois depuis quatre- vingt-douze ans, sa famille, qui avait donné trois chefs du gouvernement à la Grèce, n’est pas représentée au Parlement grec. Tout un symbole qui a valu à « Giorgakis » (« petit Georges ») d’être raillé par les médias grecs.

Pour Kostas, comme pour beaucoup de Grecs, « ces familles n’étaient pas au pouvoir pour leurs compétences, ni pour leur volonté de servir le peuple ; elles s’occupaient de faire fructifier leur argent et celui de leurs proches ».

Dans La Grèce et les Balkans, l’historien Olivier Delorme soutient en ce sens que pour les Grecs, « l’État n’appartient pas à la nation mais à une oligarchie liée à l’étranger ». Dans cette optique, « il est légitime d’échapper aux impôts car ils ne servent pas au bon fonctionnement des services publics, ils se perdent dans les poches de ceux qui de père en fils ont le pouvoir ».

Comment ces familles ont-elles réussi à se maintenir au pouvoir pendant
tant d’années ? « Elles ont toujours bénéficié d’appuis dans la société, les médias leur faisaient de la publicité et elles ont réussi à s’imposer lors de moments cruciaux pour la Grèce », analyse Kostas en buvant un café bien serré.

Le libraire autodidacte se souvient ainsi de « la joie » des Grecs au moment de la sortie de la dictature. « Nous étions heureux de retrouver notre liberté d’expression. Le Premier ministre Karamanlis nous promettait des emplois et d’améliorer notre niveau de vie. Et c’est vrai que pendant toute cette période jusqu’aux années 1980-90, il n’y avait pas de chômage et les problèmes de dette publique n’étaient pas encore à l’ordre du jour », explique-t-il, un brin nostalgique.

« Nous fermions les yeux sur les affaires de corruption, sur l’État clientéliste en place car nous vivions bien, et tout le monde s’arrangeait de son existence », admet-il le regard sombre, avant d’arriver à ce constat : « Il a fallu une crise sans précédent pour que nous réagissions enfin contre ces fonctionnements mafieux. »

Cette passivité face à ces grandes familles et à leurs clans s’explique aussi par l’histoire du pays. « En Grèce, le clientélisme a toujours existé », note l’historien Tassos Sakellaropoulos dont le bureau est à quelques pas de la demeure très surveillée de l’ancien Premier ministre, Antonis Samaras.

Depuis la création de l’État grec en 1830, les plus grandes familles de l’Attique et du Péloponnèse avaient été placées à la tête de l’État. À la fin de la guerre d’indépendance contre les Turcs, les insurgés n’ont pas accédé au pouvoir, confié aux élites économiques. Jusqu’à la dictature des colonels, le système clientéliste fonctionne avec des chefs de clan.
« Ces personnes travaillaient dans les circonscriptions et promettaient des cadeaux aux électeurs s’ils votaient pour leurs députés », raconte Tassos Sakellaropoulos.

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En Grèce, le système électoral est fondé sur des représentations régionales, « avec ce type de scrutin, il est facile de transmettre de père en fils sa clientèle, de se créer des clans localement. L’État clientéliste continue d’exister différemment mais avec toujours cette base locale. Les Papandréou avaient la ville de Patras (Péloponnèse), les Mitsotakis Chania (en Crète) et les Karamanlis avaient Serres (Nord) », analyse Michalis Spourdalakis, professeur en Sciences politiques à l’université d’Athènes.

 

Après 1974, « l’État clientéliste devient plus sophistiqué », note Costas Bakouris, le président de la section grecque de Transparency International. Les partis sont présents dans toute la société. « À l’université, dans les commissariats, dans les syndicats, les membres des partis étaient influents », insiste le directeur local de l’ONG. Sans adhérer à l’un des grands partis, il était difficile pour un étudiant d’avoir un poste à la sortie de l’université ou d’obtenir les stages les plus intéressants.

En 1981, avec la victoire du socialiste Andréas Papandréou, les sympathisants de gauche ne sont plus exclus des ministères et des administrations publiques comme c’était le cas après la guerre civile (1945-1949) et pendant la dictature. « Le Pasok, qui souhaite contenter ces électeurs, embauche à tour de bras, et la corruption se démocratise », raconte Tassos Sakellaropoulos.

SOUS PERFUSION

Cette même année, la Grèce rejoint l’Union européenne et bénéficie durant trois décennies de subventions, les « paquets Delors » comme les appellent les Grecs. « La gestion désastreuse de ces fonds a souvent répondu à des motivations d’ordre clientéliste », constate Michalis Spourdalakis. De nombreux scandales ont été découverts, tels que le détournement d’aides européennes aux agriculteurs pour payer des voitures de luxe. L’affectation des fonds européens n’était contrôlée ni par l’État central ni par Bruxelles.

« Les grandes familles politiques ont aidé à mettre en place ce système, afin de conserver leurs sièges de députés et les transmettre aux héritiers. Konstantinos Mitsotakis avait par exemple baptisé une centaine d’enfants dans sa région, un lien qui pouvait l’obliger à être redevable. Des électeurs pouvaient demander au candidat d’embaucher leurs enfants dans l’entreprise publique de téléphonie », raconte Costas Bakouris.

L’inertie de l’administration grecque a également contribué à engendrer ce favoritisme. « Pour ne pas prendre de retard dans certains dossiers, on avait l’habitude de solliciter l’aide de quelqu’un d’important », affirme Michalis Spourdalakis.

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« Les pots-de-vin étaient également une pratique courante », confie par ailleurs Kostas, dont la librairie est adjacente à un ministère et qui a ainsi eu vent de plusieurs scandales. Il raconte comment, « pour obtenir un contrat, que ce soit de l’approvisionnement en papier toilettes ou la construction d’un hôpital, il fallait donner une enveloppe pleine d’argent aux fonctionnaires et aux ministres en place ».

Un ancien employé d’une grande compagnie allemande avoue quant à lui que pour décrocher les appels d’offre, l’entreprise pour laquelle il travaillait était prête à débourser 2 % du montant du contrat pour arroser les hommes politiques.

UN NOUVEAU CHAPITRE

Le nouveau Premier ministre Aléxis Tsípras, ingénieur civil de formation, ne doit pas son ascension à sa famille. Durant sa campagne, il a joué de ce statut et accusé à plusieurs reprises les grandes dynasties politiques d’avoir mené à la faillite le pays et

d’avoir favorisé d’autres familles puissantes, des oligarques qui détiennent les médias et les grandes entreprises du pays. Lors du premier Conseil des ministres, Aléxis Tsípras a déclaré : « Nous allons mettre fin à la collusion des intérêts et tourner la page de l’État clientéliste. »

« C’est une grande opportunité qui s’offre à Aléxis Tsípras. Contrairement aux grandes familles politiques, il n’a pas eu le temps de tisser des liens localement et peut véritablement réformer l’État. Mais est-ce que le parti résistera aux sollicitations de ses électeurs ?» s’interroge Tassos Sakellaropoulos.

Au siège du Syriza, place Koumoundourou, l’argument du renouveau politique est constamment mis en avant. « Nous venons d’être élus, nous n’avons pas pu mettre en place de clientèle politique comme les deux partis traditionnels », soutient Tassos Koronakis, le secrétaire général du Syriza.

 

« Jusqu’à récemment, tous les fonctionnaires dans les administrations publiques étaient changés dès qu’il y avait une alternance politique, pour que les postes soient distribués à
des proches. Notre gouvernement n’a pas reproduit cette erreur. Seuls les postes de conseillers ont été confiés à des personnes proches des idées politiques des ministres », précise le quadragénaire.

Mais les tentatives de faire perdurer l’État clientéliste demeurent nombreuses. Le ministre de l’Éducation et de la Culture, Aristides Baltas, en a été témoin lors de sa prise de fonction : « Certaines personnes ont voulu nous approcher pour mettre en place des réseaux de recrutements et faire fonctionner des pistons. Notre réponse a été claire : quand on deviendra le Pasok, on vous tiendra au courant ! »

 

La tâche d’Aléxis Tsípras est titanesque. Pour Costas Bakouris, s’il veut mettre fin à cet État clientéliste et rompre avec les mauvaises traditions, il doit entreprendre des réformes conséquentes : « Le mode de scrutin où l’on coche pour un député dans une liste de candidats d’un même parti devrait être supprimé. Il faudrait également plus de transparence dans les appels d’offre et moins de bureaucratie. »

Selon Costas Bakouris, le nouveau gouvernement « affiche une plus grande volonté que le précédent ». Il se rappelle notamment que dans le gouvernement de Samaras, Haris Theoharis, Secrétaire général chargé des recettes fiscales, avait été licencié car « il chassait des gros requins et on lui avait dit de ne pas les toucher ».

Marina Rafenberg. 

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